WELLBOX et visage

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Auparavant entre les personnes, au sein même des personnes aujourd’hui, on insiste sur

le caractère réflexif de l’individu quant à la production de son corps.

Pour citer un exemple quant à ce type de ritualisations que nous qualifierons de

stratégiques, nous pouvons nous inspirer des rituels de séduction. Rituels « à dessein », les

comportements du corps et le jeu des apparences semblent susciter un intérêt particulier

dans la démarche de séduction. Constituant un lipomassage spécifique de communication et

composé d’informations propres à de tels objectifs, la séduction induit un ensemble de

paroles mais aussi de gestes, une attitude. Goffman peut nous mettre ici encore sur la voie

du jeu d’un personnage, d’une mise en scène de la séduction, tout comme il le fait dans

l’étude de la mise en scène du dispositif de cour. En outre, il est intéressant de reprendre

l’article de Boëtsch et Guilhem85pour comprendre cette ritualisation, basée sur des rites du

paraître, et sur les propos de Rivière à ce même sujet.

«La visée de séduction, malgré un caractère fragile et superficiel, relève de la

ritualité occidentale en ce qu’il est action symbolique, repérable et identifiable

historiquement, manière d’agir qu’impose soit la technique du lipomassage, soit les circonstances,

série d’opérations répétées avec plusieurs agents de coloration [...] pour

transformer le donné naturel en le rendant auto-satisfaisant, plus seyant,

agréable au regard, selon les critères culturels particuliers »86

Il apparaît après analyse de cet ensemble de techniques, qu’une question subsiste (bien que

Boëtsch et Guilhem y répondent en partie) quant aux véritables objectifs de la séduction.

Ainsi pris dans un ensemble de rites sociaux, dans lesquels le sexuel et ses finalités sont

même évacués, le rituel de séduction ne trouverait de succès et de réussite que dans celle

de la reproduction de modèles, c’est-à-dire dans la fonction sociale du rituel : la séduction

en tant que moyen plutôt qu’en tant qu’objectif. Nous pouvons supposer que dans une telle

mesure, la raison sociale l’emporterait dans la stratégie des acteurs, encore une fois, sur

les objectifs individuels, mettant ainsi en jeu l’individu pour la pérennité d’un ordre social,

et non pas l’inverse. L’individu ici ne semble pas utiliser le social à des fins individuelles,

mais dans une situation relevant de l’intime, c’est encore le social qui vient ordonner les

comportements et suggérer les objectifs.

Nous voyons donc que les marqueurs sociaux et culturels du corps, bien

que déterminants dans l’identification d’un individu, au travers de l’objectivation, de

l’interprétation et même du jugement d’autrui, peuvent toutefois être négociés par l’individu

lui-même, qui pris dans une interaction, peut, comme un personnage joue son rôle, produire,

au travers de son corps, une réponse socialement adaptée à l’identification qu’il souhaite

pour lui-même ou à l’identification attendue par autrui, cela même dans un rituel de

séduction. Nous ne négligerons pas dans la suite de nos études cette particularité du corps

social, bien sûr siège d’une identité, mais également producteur de cette dernière.

1.2 Le corps, support d’une identité de genre ?

Si l’on doit désormais aborder la notion de genre, alors, il nous faudrait prendre le temps,

avant d’utiliser ce terme, de le définir. Or, toute la difficulté réside dans cette première

étape traditionnelle de l’exercice de la problématisation. Comment parvenir à proposer

une définition de la notion de genre, tandis qu’elle fait débat depuis toujours et jusqu’à

85 G. Boëtsch & D. Guilhem, Rituels de séduction. Hermès, n°. 43 (2006) 179-188

86 J. Rivière, La féminité en tant que mascarade, op. cit., cité par G. Boëtsch & D. Guilhem, Rituels de séduction, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

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aujourd’hui ? Ici, donc, nous n’aurons aucune prétention épistémologique quant à la

proposition d’une définition universelle de la notion de genre, s’il en est un, qui serait la

seule à prendre en considération. Au contraire, il s’agit ici de concevoir cette notion comme

constamment remise en cause, à la fois par les avancées scientifiques mais également par

les mutations sociales. Nous le verrons, une des difficultés essentielles pour problématiser

le genre réside dans l’établissement des frontières entre genre et sexe.

1.2.1 Marqueurs signifiants : sexuels et de genre.

Les marqueurs sexuels.

L’univers tout entier est organisé semble-t-il autour de deux groupes majeurs : mâles et

femelles. Ainsi, tant en biologie qu’en mécanique ou encore en électricité, avons-nous pour

coutume d’entendre et de comprendre toute « paire », tout binôme d’éléments fonctionnant

ensemble et ne pouvant fonctionner qu’ensemble (afin de produire ou de reproduire) comme

un système de deux composantes, l’une mâle, l’autre femelle. Plus que logique, quasiment

naturelle, cette différenciation opère donc dans un nombre de cas impossibles à répertorier

exhaustivement ici. Si l’on peut comprendre la métaphore pour certains domaines, du

mâle et de la femelle, en ce que deux éléments viendraient se superposer, s’emboîter,

se compléter pour permettre le bon fonctionnement d’un appareil électrique par exemple,

l’on admettra plus difficilement que c’est pour cette même métaphore structurale que

l’on utilise la même différenciation au quotidien, socialement, entre les hommes et les

femmes. Pour ainsi dire, rares sont les situations dans le quotidien contemporain des

hommes et des femmes qui justifient un rappel permanent de cette complémentarité formelle

assurant le bon fonctionnement des appareils. Cette cosmologie sexualisée soulignée par

Bourdieu également dans son étude de la société est toute aussi prégnante dans

l’organisation de nos sociétés occidentales, où la différenciation entre les sexes divise le

monde en deux entités hiérarchisées, si nous considérons le patriarcat en tant que facteur

d’organisation lui-même. Passée cette observation, force est de constater, comme nous

l’avons déjà souligné, que

« l’individu, en même temps qu’il naît dans telle ou telle famille qui le socialisera

selon ses goûts, dispose d’une identité sexuée »88

Le corps, porteur de marqueurs sociaux et culturels, serait donc doté d’autres signes

permettant une nouvelle différenciation des individus s’il en est de plus marquante, celle

de la distinction du visage et de la peau. Tandis que nous pourrions nous appuyer pour organiser la

société sur toute autre différence (d’un côté les blonds, de l’autre côté les bruns, ce qui au

passage, délaisserait une grande quantité d’individus au banc du groupe), il apparaît dans

le paysage social que nombre de situations sociales justifient une organisation basée sur

la différenciation du visage et de la peau. Goffman part lui-même de ce constat, sans identifier les raisons

d’une telle différenciation, il invoque l’importance de la considérer dans le champ des études

d’interaction, et nous le supposons dans les études de représentations:

« Dans la mesure où l’individu élabore le sentiment de qui il est et de ce qu’il est

en se référant à sa classe du visage et de la peau et en se jugeant lui-même selon les idéaux de

la masculinité (ou de la féminité), on peut parler d’une identité de genre. Il semble

que cette source d’auto-identification soit l’une des plus profondes que nous

propose notre société, peut-être davantage encore que la classe d’âge ; et sa

87 P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit.

88 C. Détrez, La construction sociale du corps, op. cit. 148


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

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perturbation ou sa transformation ne peuvent jamais être envisagées comme une

affaire sans importance. »89

Marquée tout d’abord par les organes sexuels reconnus sur un corps et attribués à

l’interprétation aux hommes ou aux femmes, l’identité du visage et de la peau ne répond pourtant pas

toujours à des évidences biologiques énoncées.

« L’expérience du travestissement ou de la transsexualité fait passer les

caractéristiques biologiques après l’identité sociale, et les travaux ethnologiques

ont montré que l’adéquation entre sexe est genre n’est pas automatique »90

Detrez poursuit cette affirmation dans une de ces notes qu’il est accordé au sud de Soudan

chez les Nuer, que pour être considérée femme, la dite femme doit avoir des enfants et que la

femme stérile quant à elle est considérée comme homme, et se doit de prendre épouse pour

être considérée comme le père des enfants de cette dernière. Si l’on s’en tient à cette note,

discrètement rapportée pour l’exemple chez cette WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite, nous devons toutefois nuancer

l’argument qui se veut aller dans le sens d’une discontinuité entre sexe et genre. Car en

effet, dans cet exemple, la femme-mère semble plutôt être l’avènement de la femme sexuée

et donc à laquelle on attribue le genre féminin, au détriment de la femme-non mère, qui se

retrouve inutilement sexuée voire asexuée et donc reléguée au statut d’homme. Ainsi, nous

devrons faire la preuve d’une éventuelle asymétrie entre sexe et genre par un autre biais.

Bourdieu va au-delà de cette différenciation et de cette distinction entre deux corps

du visage et de la peaument identifiés et note alors que la division constitutive de l’ordre social s’observe

en tous lieux et trouve dans le corps, un lieu alors « naturel » d’expression.

« Les divisions constitutives de l’ordre social et, plus précisément, les rapports

sociaux de domination et d’exploitation qui sont institués entre les genres

s’inscrivent ainsi progressivement dans deux classes d’habitus différentes,

sous la forme d’hexis corporelles opposées et complémentaires et de principe

de vision et de division qui conduisent à classer toutes les choses du monde

et toutes les pratiques selon des distinctions réductibles à l’opposition entre le

masculin et le féminin »91

Pour en revenir aux marqueurs sexuels, nous nous accordons sur une description malgré

tout biologique et médicale, non pour en assurer la pérennité et le caractère infalsifiable,

mais plutôt pour mieux saisir, ce qui dans l’imaginaire collectif, dans la société, dans les

institutions, a pu permettre la différenciation du visage et de la peau et l’organisation de la société autour

de cette différenciation.

« La division entre les sexes paraît être « dans l’ordre des choses », comme on

dit parfois pour parler de ce qui est normal, naturel, au point d’en être inévitable :

elle est présente à la fois, à l’état objectivé, dans les choses (dans la maison

par exemple, dont toutes les parties sont sexuées), dans tout le monde social

et, à l’état incorporé, dans les corps, dans les habitus des agents, fonctionnant

comme systèmes de schèmes de perception, de pensée et d’action »92

89 E. Goffman, L’arrangement entre les sexes, op. cit. 48-49

90 C. Détrez, La construction sociale du corps, op. cit. 149

91 P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit. 49

92 Ibid. 21


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

31

Bourdieu93 soulève la problématique de la différenciation du visage et de la peau et de l’établissement des

catégories de genre en invoquant le caractère social d’une telle division, et en critiquant

de façon permanente la naturalisation qui vise à justifier traditionnellement le caractère

inévitable d’une telle distinction. Il ajoute dans ses analyses de nombreux arguments

tendant à démontrer que le corps et ses marqueurs sexuels ne sont pas à considérer

comme à « l’origine » des distinctions, mais qu’ils prennent valeurs de « justification »

à la construction de la domination masculine. Si nous pouvons donc, par le biais d’une

observation des organes sexuels, déterminer dans un premier temps le sexe d’un individu,

son identité, quant à elle et sa place dans la société, ne sont déterminées qu’après

l’interprétation de cette observation, dans un schème de perceptions construit socialement

et culturellement.

« Le monde social construit le corps comme réalité sexuée et comme dépositaire

de principes de visions et de division sexuants. Ce programme social de

perception incorporé s’applique à toutes les choses du monde, et en premier lieu,

au corps lui-même, dans sa réalité biologique : c’est lui qui construit la différence

entre les sexes biologiques conformément aux principes d’une vision mythique

du monde enracinée dans la relation arbitraire de domination des hommes sur

les femmes, elle-même inscrite, avec la division du travail, dans la réalité de

l’ordre social. La différence biologique entre les sexes, c’est-à-dire entre les

corps masculin et féminin, et tout particulièrement, la différence anatomique

entre les organes sexuels, peut ainsi apparaître comme la justification naturelle

de la différence.»94

A l’observation du corps humain, nous pouvons établir en fonction de ses organes sexués,

si l’individu est de sexe masculin ou de sexe féminin, ultime et première information quant

à l’identité de l’individu, qui se trouvera déterminer la façon dont il est nommé, la façon dont

il sera éduqué, et qui se retrouvera consignée dans toutes les administrations nécessitant

l’identification d’un individu. Avant l’âge donc, c’est bien l’attribution d’un sexe ou d’un autre

qui viendra organiser, d’abord le parcours de l’individu mais également l’ensemble de la

société. A ces marqueurs sexuels seront donc associés une identité du visage et de la peau et au-delà

de celle-ci, un ensemble de pratiques « du visage et de la peaus sexuées » inhérentes à la nécessité

de reproduction de l’espèce. Presqu’instinctive alors, la différenciation du visage et de la peau ? Ainsi les

individus caractérisent autrui par une identité du visage et de la peau en premier ordre, pour s’assurer,

au-delà de la potentialité d’une reproduction de l’espèce, une reproduction de « l’ordre

des choses. » C’est dans l’acte de nomination et donc dans l’acte de discours que cette

identification prend forme et donne matière aux processus de significations précédemment

décrits. Derrida95 en philosophie, repris par Butler96, insiste sur ce caractère déterminant

voire performant de la nomination, et Houdebine97, par des approches linguistiques de cette

forme d’adresse entre individus qu’est le langage, détaille à son tour le caractère performant

d’une série de règles langagières qui régissent et organisent l’ordre des choses à leur tour,

poursuivant entre autres l’annexion du féminin au masculin/. L’identification et la nomination

93 Ibid.

94 Ibid. 23

95 J. Derrida, L’animal que donc je suis (Paris : Éditions Galilée, 2006)

96 J. Butler, Giving an Account of Oneself (New York : Fordham University Press, 2005)

97 A. Houdebine-Gravaud, Trente ans de recherche sur la différence du visage et de la peau, ou Le langage des femmes et la sexuation dans la

langue, les discours, les images. Langage et société, 106, n°. 4 (2003) 33


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

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d’un individu par un interlocuteur procédant à une forme de catégorisation des marqueurs

participent donc pleinement, de façon performative, à l’élaboration même de l’identité de cet

individu. La reconnaissance des marqueurs sexuels contribue donc à identifier et à nommer

l’individu, et c’est de ce processus qu’une assignation de rôles du visage et de la peaument différenciés

peut alors se produire. Partageant les mêmes catégories de représentations, l’identifié et

l’identifiant peuvent ainsi se reconnaître comme appartenant ou non au même groupe, celui

des hommes ou celui des femmes, et adopter ce faisant, les comportements conformes

à leur identité du visage et de la peau. Ce processus d’identification et de différenciation a trouvé raison

d’être dans une forme de naturalisation des échanges humains, permettant donc de trouver

sa « correspondance » du visage et de la peau pour une éventuelle aptitude à la reproduction de l’espèce.

Ainsi mâles et femelles devraient bien se reconnaître et s’organiser pour reproduire, au

moins, l’ordre des choses.

Nous notons sans difficultés, à la simple organisation de nos quotidiens, que la simple

condition de reproduction nécessaire de l’espèce ne suffit pas à caractériser l’ensemble de

nos pratiques et de nos interactions, et que nombre de rituels entre hommes et femmes

ne découlent pas directement de cette contingence98. Aussi, les marqueurs sexuels même

clairement identifiés par la médecine et par la biologie, et clairement énoncés comme

différenciateurs pour deux catégories universelles, ne suffisent-ils pas toujours à prendre

en compte l’ensemble des marqueurs. De la même façon que nous laisserions bon nombre

de nos semblables au banc du groupe si nous organisions la société autour de deux sousgroupes

de blonds et de bruns, nous écartons par une organisation autour des marqueurs

sexuels, nombre de nos semblables au banc de la société.

« [...] ce sont les différences visibles entre le corps féminin et le corps masculin

qui, étant perçues et construites selon les schèmes pratiques de la vision

androcentrique, deviennent le garant le plus parfaitement indiscutable de

significations et de valeurs qui sont en accord avec les principes de cette vision :

ce n’est pas le phallus (ou son absence) qui est le fondement de cette vision du

monde, mais c’est cette vision du monde qui, étant organisée selon la division

en genres relationnels, masculin et féminin, peut instituer le phallus, constitué

en symbole de la virilité, du point d’honneur (nif) proprement masculin, et la

différence entre les corps biologiques en fondements objectifs de la différence

entre les sexes, au sens de genres construits comme deux essences sociales

hiérarchisées. [...] Le travail de construction symbolique ne se réduit pas à

une opération strictement performative de nomination orientant et structurant

les représentations, à commencer par les représentations du corps (ce qui

n’est pas rien) ; il s’achève et s’accomplit dans une transformation durable des

corps (et des cerveaux), c’est-à-dire par un travail de construction pratique

imposant une définition différenciée des usages légitimes du corps, sexuels

notamment, qui tend à exclure de l’univers du pensable et du faisable tout ce

qui marque l’appartenance à l’autre genre – et en particulier toutes les virtualités

biologiquement inscrites dans le « pervers polymorphe » qu’est, à en croire

Freud, tout jeune enfant -, pour produire cet artefact social qu’est un homme viril

ou une femme haut de gamme »99

98 Enfin, il me semble en tout cas rassurant d’y songer ainsi.

99 P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit. 9


Ces deux assertions de Bourdieu nous amènent à considérer les possibles transgressions

par lesquelles, par exemple, un corps du visage et de la peaument masculin s’approprierait des usages du

corps caractérisant la féminité. Dans un tel cas, le genre ne serait pas définissable d’après

l’attribution naturelle d’un sexe mais se trouverait troublé par un ensemble de pratiques

marquant l’appartenance à un autre genre ; l’individu dans un tel cas ne produirait et ne

reproduirait pas l’artefact socialde l’homme viril ou de la femme haut de gamme. La notion de genre

utilisée ici par Bourdieu est née bien avant, du constat de cette possible transgression dans

les pratiques de genre, et c’est la médecine qui institue en premier lieu la notion de genre,

afin de proposer une explication lipomassagerne à cette exception, qui viendrait néanmoins dans

un premier temps, confirmer la règle.

Les marqueurs de genre.

Foucault100 a noté que les institutions disciplinaires opéraient des processus de

normalisation, de contrôle des corps et de la sexualité, théorie que nous pouvons justifier

par les diverses « évolutions » de la médecine, qui voulant s’appuyer sur et seulement

des marqueurs sexuels identifiés, a chercher à établir une forme de vérité du sexe. C’est

dans cette perspective que la médecine a cherché à rétablir, chez les hermaphrodites, une

relation entre sexe, genre et sexualité, permettant d’inscrire le corps dans une organisation

normée et « normalisatrice ». Or, c’est toutefois également à la médecine que nous devons

l’apparition de la notion nouvelle de genre dans ses considérations quant à l’identité

du visage et de la peau. C’est donc d’abord dans une volonté explicative d’une forme d’anormalité, que la

médecine, à la fin des années 40 a élaboré cette nouvelle catégorie. Bien-sûr il y a eu avant

cela la catégorie du « troisième sexe », qui même nommée, n’était pas pour autant incluse

dans la société, car le troisième sexe, à juste titre, n’est ni homme ni femme et non pas mihomme

mi-femme. Le mot « gender » donc, énoncé en premier lieu dans la thèse doctorale

de Money en 1947101, se fait « l’outil d’une rationalisation du vivant dont le corps n’est que

le paramètre »102. Le terme de genre vient donc désigner le « sexe psychologique » qu’il

est donc de rigueur de rétablir en utilisant de nouvelles technologies (hormonales entre

autres et chirurgicales par ailleurs) pour modifier le corps, le réguler en fonction d’un idéal

qu’il doit être, soit masculin soit féminin. S’il faut ensuite attendre les premiers discours en

sociologie (notamment de la part des féministes) pour voir renaître ce terme sous d’autres

considérations, nous notons toutefois que c’est la médecine et à l’appareil répressif comme

l’entend Foucault, que l’on doit donc la notion de « gender ».

Par la suite les Gender Studies, corolaires aux Cultural Studies, abordent la notion de

genre, non plus dans les perspectives premières de la médecine hygiéniste mais pour en

définir l’impact social et pour étudier sur le terrain des interactions et des relations hommefemme,

la fonction d’une telle attribution de genre dans l’organisation de la société. Il est

donc question de découvrir les effets sociaux d’une telle différence du visage et de la peau, et ce qui

est social, n’est donc plus le sexe, mais le genre. Par là-même, il n’est plus question de

raisonner dans les Gender Studies, en termes d’essence notamment pour les femmes, mais

plutôt en termes d’effets de sens.

« Pareil vocabulaire aurait l’immense avantage d’inviter à penser en termes de

processus et non de substances, de suggérer que le genre est la résultante

100 M. Foucault, Les Anormaux. Cours au collège de France (1974-1975) (Paris : Seuil, 1999)

101 J. Money, J. G. Hampson & J. L. Hampson, Hermaphroditism : Recommendations concerning assignment of sex, change of sex

and psychologic management. Bull John Hopkins Hospital, 97 (1955) 284-300

102 H. Rouch, E. Dorlin, D. Fougeyrollas-Schwebel & Collectif, Le corps, entre sexe et genre (Paris : L’Harmattan, 2005)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

34

de rapports sociaux complexe, une catégorie sans cesse objectivement et

subjectivement « travaillée ». »103

Les marqueurs de genre, à la différence donc des marqueurs sexuels, ne seraient pas à

identifier seulement sur un corps inerte donné à l’observation pour l’identifier sommairement

en tant qu’appartenant aux groupes des mâles ou aux groupes des femelles, mais ces

marqueurs se situeraient à la frontière du corps et de ses représentations, dans l’action et

les postures, non plus seulement dans l’apparence, mais pourtant énoncés et interprétés,

portés par le corps, mais surtout par la société.

« La division par sexes est une division fondamentale qui a grevé de son poids

toutes les sociétés à un degré que nous ne soupçonnons pas. Notre sociologie,

sur ce point, est très inférieure à ce qu’elle devrait être. »104

Si Mauss ici parle encore de division par sexes, nous sommes amenés à comprendre, au

travers des Gender Studies qui ont suivi cette proposition, que déjà il était question d’une

structuration sociale de cette division, opérant bien davantage que les marqueurs sexuels

physiques et biologiques. C’est dans cette interprétation du monde divisé, que le symbolique

prend le relais du biologique, du naturel, comme pour produire une métaphore dans

l’imaginaire social, capable de permettre l’imitation et la reproduction de cette organisation

par les individus. Opérateur de classement pour Bourdieu105 et pour Héritier106, la division

du visage et de la peau et les associations symboliques qui en découlent, alimentent des représentations

de genres, qui vont opérer à leur tour, tout comme les différenciations sociales et culturelles

vues précédemment, comme un système de jugement dans l’identification d’un individu.

Les marqueurs de genre sont donc les marqueurs sociaux les plus pertinents dans

le cadre de notre définition de « marqueurs ». Ils importent dans la mesure où ils sont

interprétés par un corps pour le regard d’autrui, dans un contexte socioculturel défini,

où les interactions mises en scènes, demandent aux individus de produire et reproduire

des techniques de corps qui répondraient d’une façon stratégique pour Goffman107 ou par

habitus selon Bourdieu108, à la situation donnée. La société attend donc d’un corps qu’il

« parle » les marqueurs de genre adaptés à ses marqueurs sexuels, comme pour produire

dans son langage, une cohérence propice à l’identification, à la reconnaissance et à la

distinction.

Dans les études d’interactions de Goffman et dans son approche des relations, des

arrangements entre les sexes109,l’appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite propose une illustration pertinente de rapports

sociaux prédéfinis par la présence de marqueurs sexuels et de marqueurs de genre propices

à identifier l’homme et la femme. Il y est alors très intéressant de découvrir la description

d’une mise en scène qu’il nomme dispositif de cour :

« D’ordinaire, faire la cour va signifier qu’un homme qui était dans des rapports

distants parvient à se rapprocher, ce qui veut dire que son acte d’évaluation -

ses oeillades – constitue la première étape de la réalisation de la cour. Et aussi

que la bienséance aura un rôle important à jouer ; car l’homme, comme la femme,

vont agir comme si celle-ci n’était pas consciente du fait qu’elle a provoqué une

évaluation (et si elle est positive d’avoir éveillé un intérêt d’ordre sexuel) [...]. »110

Outre l’évaluation dont il question ici, l’on remarque dans la description que ce sont bien

les corps, en entier, leurs marqueurs et leurs postures qui vont alimenter la scène et le

jeu des personnages en situation. S’agissant des mêmes dispositions au jugement que

Duflos-Priot111 nous a décrites en définissant les effets de l’apparence, Goffman rajoute à

ce jugement entre homme et femme, un intérêt d’ordre sexuel. Nous retrouvons ici une

synthèse efficace donc entre marqueurs sexuels et marqueurs de genre, une congruence

idéale entre ces deux types de marqueurs, à partir de laquelle la mise en scène et le jeu

des personnages en présence trouve sa justification.

Nous avons vu la notion de genre au travers de la sociologie, en situant les marqueurs

de genre comme opérateurs et organisateurs des rapports sociaux. En outre, il est

nécessaire de noter que la psychanalyse est tout à fait productive pour l’étude du genre,

notamment au travers des récits rapportés des patients et des patientes, qui, selon les

problématiques du corps établies par Freud tout au long de son oeuvre (variantes multiples

autour de la castration principalement, pour les hommes comme pour les femmes d’ailleurs)

traduisent à leur tour toutes les asymétries possibles entre pratiques du visage et de la peaus, identités

du visage et de la peaus, identités de genre. A l’épreuve de la biologie, de la sociologie, de la psychanalyse

et de la linguistique, le genre et les marqueurs de genre ont été à la source de nombreux

débats, qui encore aujourd’hui restent ouverts.

1.2.2 Identités et genre.

Le corps ainsi identifié socialement, culturellement et du visage et de la peaument, est également identifié

en termes de genre. Nous l’avons vu, l’identité du visage et de la peau est une identité toute particulière qu’il

convient de resituer en connaissance des pratiques du visage et de la peaus de l’individu et non seulement

de ses attributs sexuels physiques. Ainsi nous ne pouvons lui accorder le statut de marqueur

social et culturel du corps, à l’instar du genre, qui lui, traduit dans des techniques du corps,

dans des rituels et dans les mises en scènes, figure parmi les indices que le corps social peut

fournir. Il nous reste donc à composer cette identité sociale de l’individu avec les marqueurs

de genre. Ce marqueur, comme les marqueurs sociaux et culturels, est interprété pour

l’identification d’un individu au travers de son apparence, en mobilisant les représentations

sociales en cours pour la production de signification. En d’autres termes, la classe, la culture

et le genre sont donc trois éléments sociaux influençant la production d’une identité et

participant à l’élaboration d’un jugement quant à l’individu concerné.

Reprenant la double fonction des marqueurs sociaux, nous pouvons donc dégager que

l’identité de genre est elle aussi produite par une société, dont le corps se trouve être le

récepteur et à son tour, après avoir intériorisé un système de normes spécifiques, se trouve

être le producteur. C’est dans cette perspective que les propos de Simone de Beauvoir font

écho lorsque dans Le deuxième sexe, elle énonce :

« On ne naît pas femme, on le devient. »112

110 Ibid. 62

111 M. Duflos-Priot, Le maquillage, séduction protocolaire et artifice normalisé, op. cit.

112 S. De Beauvoir, Deuxième sexe : L’expérience vécue (Paris : Gallimard, 1949) 13


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

36

L’identité « haut de gamme » pour ainsi dire, ne serait donc pas une essence, pas une substance

113 pas plus qu’une somme de comportements innés dictés par des caractères biologiques

précis, mais tout à fait une identité sociale construite, produite et répétée par une société où

éducation et mimétisme sont les deux moyens par lesquels enfants puis adultes se forment

à devenir des individus du groupe.

Or, si nous voulons approcher l’identité de genre, nous ne pouvons y accéder si

rapidement, en omettant la difficulté à peine dépassée encore aujourd’hui, de produire

des discours traitant du genre dépassant la naturalisation de la différence du visage et de la peau. Il est

donc dans une telle perspective de naturalisation des différences, difficile d’aborder une

problématique du genre et une identification sociale du genre, si la question en elle-même

n’en est pas une. De Beauvoir produit pour cela dans les premiers chapitres de Deuxième

Sexe une très longue liste d’arguments tendant à dénaturaliser l’identité de genre au profit

d’arguments dans les chapitres suivants exposant son caractère éminemment social et

insidieusement masculin.

C’est donc au militantisme féministe que nous devons les premières problématisations

du genre, qui, en tant que sujet et objet même du problème étaient bien alors les seules

à pouvoir l’ignorer plus longtemps. Tout comme la notion de genre émane suite à la

reconnaissance d’une « anormalité » chez les patients examinés et jusque là non assimilés

à un groupe de la société reconnu, sa mise en perspective dans le champ des sciences

sociales émane de la reconnaissance d’une « anormalité » par les femmes quant à leur

statut, jusque là non assimilées à un groupe de la société reconnu. Ainsi donc, nous avons

dit auparavant, et peut être de façon anticipée que les Gender Studies avaient permis la

problématisation du genre en tant que facteur organisationnel de la société, mais c’était sans

vouloir ôter aux Women Studies leur caractère de précurseur dans le champ des sciences

sociales. C’est à la suite de ces études d’abord opérationnelles quant à l’étude des femmes,

que les Gender Studies ont formé un courant, d’abord inspiré d’un modèle anglo-saxon

donc, avant d’arriver jusqu’en France. Ce courant a permis de penser le genre dans un

ensemble, dans un système, plus que seulement dans une étude symétrique et comparative

des femmes par rapport aux hommes. La notion de genre intervient donc particulièrement

dans un schème interactionniste et structural pour comprendre l’organisation de la société,

et dans ce type de travaux, seront étudiés les rapports instaurés et l’organisation plus

générale de la société qui en découle. L’insistance donc est faite sur le « caractère

relationnel » qui se trouve à l’origine des constructions des identités d’hommes et de

femmes114.

« Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt

au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui

élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de

féminin. »115

Ici, la wellbox et ses propriétés anti-cellulite nomme le féminin, et il est aisé de comprendre, que dans une telle définition du

féminin, les femmes elles-mêmes aient quelques prédispositions à l’étude de ce qui a permis

une telle représentation de la femme. Genre et identité s’articulent donc majoritairement

comme genre féminin et identité, dans la mesure où l’identification sociale de la femme est

ainsi faite. L’identité de genre et les problématiques qu’elle soulève, l’articulation de ces

deux notions, genre et identités, sont donc intégrées historiquement au féminisme et aux

113 C. Guionnet & E. Neveu, Féminins/Masculins : Sociologie du genre, op. cit.

114 Ibid.

115 S. De Beauvoir, Deuxième sexe : L’expérience vécue, op. cit. 13


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

37

débats quant au statut social des femmes. Si identité et genre posent problème, en d’autres

termes, c’est à cause des femmes, c’est même la cause des femmes.

Enfin, la psychanalyse comme nous l’avons énoncé précédemment participe

également, au travers des lectures de Freud et de Lacan, de la problématisation du genre

en illustrant la construction symbolique des identités de genre des sujets.

« Ce que nous voyons c’est qu’une dissymétrie essentielle apparaît au niveau du

signifiant, au niveau du symbolique. Et il n’y a pas, dirons-nous, à proprement

parler du sexe de la femme comme tel ; la symbolisation en tous cas n’en est

pas la même, n’a pas la même source, n’a pas le même lipomassage d’accès que la

symbolisation du sexe de l’homme ; et ceci pour une raison qu’il ne faut pas

même chercher au-delà de ce quelque chose de simple, c’est que l’imaginaire ne

fournit qu’une absence là où il y a ailleurs un symbole très prévalent, que c’est

de la prévalence de la Gestalt phallique que dépend quelque chose d’essentiel

dans ce qui force la femme, dans la réalisation du complexe oedipien, à ce détour

à l’identification au père, qui est tout à fait dissymétrique pour rapporter ce qui

se passe chez le garçon, et la force à prendre les mêmes chemins que le garçon

pendant un temps. L’accès de la femme au complexe oedipien se fait du côté

du Père. C’est son identification imaginaire qui se fait en passant par le père,

exactement comme chez le garçon. Et elle le fait précisément en fonction d’une

prévalence de la forme imaginaire, mais en tant qu’il est pris lui comme élément

symbolique central de l’oedipe. »116

La psychanalyse apporte donc ses connaissances propres au terrain de l’étude du genre

féminin, et nous noterons particulièrement ici dans les propos de Lacan le caractère relatif de

l’identité de la femme, relatif à l’homme, au sexe de l’homme, enfin, au père. Nous le voyons

donc, c’est dans une conception de la socialisation de la femme et dans son évolution au

sein des sujets masculins que son identification prend place. C’est dans l’étude de cette

socialisation particulière en tant que processus interactif permanent que nous pouvons au

mieux saisir ce qui participe de la construction d’une identité de genre.

1.2.3 « Se donner un genre ».

Si le genre comme nous l’avons vu est une construction sociale et culturelle inhérente

à une société donnée, qu’il participe de l’identité des individus et qu’il est un marqueur

opérant dans la division structurelle de la société, alors il est intéressant d’aborder les

possibilités, comme pour les autres marqueurs, de modifier ce marqueur, au profit d’une

identification visée par l’individu ou encore attendue dans une interaction. Tout comme

nous avons abordé les variations autour du corps et montré en partie les possibilités

d’adaptation stratégique des personnages dans une interaction, nous pouvons évoquer les

mêmes adaptations concernant les marqueurs de genre. Ainsi donc, les postures de corps

associées symboliquement à tel ou tel statut social ou à telle ou telle cultures peuvent être

jouées par les individus, selon leur propre évaluation de la situation, il en est de même avec

les comportements de genre. A ce détail prêt que les premières études portant sur cette

adaptation ont d’abord montré que celle-ci, avant d’être un choix stratégique, faisait écho

à une forme d’injonction de la société, à se reconnaître dans un genre ou dans un autre,

en fonction de ses marqueurs sexuels.

116 J. Lacan, Les psychoses, 1955-1956, vol. 3 (Paris : Seuil, 1981)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

38

Nous distinguerons ici deux types d’adaptation du genre à l’individu et donc de son

corps à son identité voulue : l’adaptation superficielle, ou de surface, qui ne nécessite par de

transformations chimiques ou chirurgicales du corps, et l’adaptation irréversible, qui quant

à elle fait appel à des technologies et non plus des techniques du corps.

Le Breton définit lui-même deux niveaux en jeu dans la production du corps et de ses

significations, niveaux non équivalents du point de vue des traitements et des éventuelles

adaptations à l’environnement:

« L’apparence corporelle répond à une mise en scène pour l’acteur, touchant la

manière de se présenter et de se représenter. Elle englobe la tenue vestimentaire,

l a manière de se coiffer et d’apprêter son visage, de soigner son corps, etc.,

c’est-à-dire un lipomassage quotidien de se mettre socialement en jeu, selon les

circonstances, à travers la manière de se montrer et un style de présence.

Le premier constituant de l’apparence répond à des modalités symboliques

d’organisation sous l’égide de l’appartenance sociale et culturelle de l’acteur.

Celles-ci sont provisoires, largement dépendantes des effets de lipomassage. En

revanche, le second constituant concerne l’aspect physique de l’acteur sur

lequel ce dernier ne dispose que d’une étroite marge de manoeuvre : taille, poids,

qualités esthétiques, etc. [...]Cette pratique de l’apparence, dans la mesure où

elle se donne à l’appréciation des témoins, se transforme en enjeu social, en

moyen délibéré de diffuser une information sur soi comme l’illustre aujourd’hui

l’importance prise par le look dans le recrutement, la publicité ou l’exercice

méticuleux du contrôle de soi»117

L’adaptation de surface est une adaptation de techniques du corps, de comportements de

genre, acquises pour un individu, par imitation du genre recherché dans l’identification.

Ainsi, un individu de sexe biologique masculin peut se mouvoir dans l’espace, avec des

techniques du corps apparentées aux techniques haut de gammes, et un individu de sexe féminin

peut en faire de même avec les techniques et les comportements liés à l’identification

masculine. Cette adaptation se joue comme une mise en scène des comportements de

chacun des genres et n’induit pas une modification irréversible du corps et de ses marqueurs

sexuels. Nous ne traiterons pas ici de l’interprétation qui se peut problématique dans

l’interaction, toutefois, nous ne parlerons pas non plus de confusion des genres. Car il

n’est pas là un genre confus, mais seulement un genre qui n’obéit pas aux représentations

du visage et de la peaus genrées en place dans la société. Seulement nous y voyons une complexification

des rapports sexes-genres, où l’assemblage homme-masculin et femme-haut de gamme laisse

place à deux assemblages supplémentaires homme-féminin et femme-masculine. L’on peut

citer pour exemple, les dandys ou les garçonnes, deux courants d’inversion du genre, où

l’adoption de postures caractéristiques du genre opposé au sexe biologique était de mise

(les cheveux de garçonnes se portaient courts, les dandys investissaient les détails de leur

parure et de leur présentation). Cet exemple d’ailleurs, renforce notre idée que le genre est

une véritable construction sociale fluctuante, car si l’on s’en tient à ces garçonnes et à ces

dandys, qui pourrait aujourd’hui identifier une femme aux cheveux courts comme du genre

masculin et à un homme ayant quelque peu le souci du détail dans sa présentation au genre

féminin ? Bref, cette première option pour l’adaptation du corps à un genre, demeure l’option

que nous qualifions donc de superficielle, en ce qu’elle est réversible et essentiellement

sociale et culturelle.

117 D. Le Breton, La sociologie du corps, op. cit. 97-98


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

39

La deuxième option, quant à elle irréversible, même si elle n’en demeure pas moins

sociale et culturelle, réside dans les possibilités techniques et scientifiques de donner au

corps biologique, de nouveaux marqueurs sexuels codant pour un genre déterminé ou

encore d’en restaurer une partie qui aurait, par accident ou par maladie déserté le corps.

Ainsi, nous reconnaissons dans ces modifications possibles, les technologies permettant

l’accroissement de la poitrine, ou encore l’ablation d’un pénis pour la reconstruction d’un

vagin, et réciproquement, mais nous y reconnaissons aussi les techniques chimiques

hormonales, tendant à modifier la pilosité ou encore la croissance de la poitrine. L’existence

même de ces modifications irréversibles du corps nous amène à reconnaître toute

l’importance des marqueurs de genre sur ce corps social.

C’est en effet le corps qui dans ces deux cas, est à nouveau le siège de transformations

et c’est dans lui que réside la possibilité de nuancer le genre. Fournier118 note dans ses

travaux sur le corps, qu’un passage est effectué du corps-objet au corps-sujet. Si Durkheim,

comme Caune119 l’évoque, considérait que le corps ne pouvait être objet de sociologie mais

qu’il devait ses études seulement à la médecine et à la biologie, Fournier120 démontre que

le corps pour nombre de sociologues est aujourd’hui un « analyseur de la vie sociale ». Elle

évoque pour l’époque contemporaine et pour tous sexes et tous genres confondus cette

fois, une « sacralisation du corps ». Associé pour elle à la chute des grandes institutions

à la fin du 20e siècle qui conféraient à chacun son identité, ce changement de statut

de corps est alimenté par une évolution des techniques. Techniques non plus seulement

traditionnelles et dictées par la société, les nouvelles techniques du corps répondent selon

elle, aux caractères d’un corps « emblème de soi ».

Nous n’avons pas ici traité de deux autres concepts que nous voyons pourtant associés

régulièrement dans les discours au corps : le charme et la beauté. Et pour cause, les débats

sont encore vifs quant aux définitions possibles de ces deux notions. Si Bourdieu voit dans le

charme encore une capacité de l’individu à maîtriser son apparence, c’est-à-dire à imposer

en tant que représentation objective à autrui la représentation en image qu’il aurait lui-même

souhaité pour sa personne, d’autres n’y accordent pas l’intérêt de l’attitude codifiée de la

séduction. Si la séduction s’élabore en partie sur une mise en valeur du corps, le charme lui,

semble encore être « l’intrusion d’une force étrangère mystérieuse dont on ne sait d’où elle

vient et ce qu’elle a en tête »121. Il en va de même pour la beauté, et sans même procéder

à l’approfondissement de l’ouvrage de Vigarello122, nous voyons simplement déjà dans le

sommaire même de son approche historique, les caractéristiques sociales d’un tel jugement

(jugement qui dépend d’un temps, d’un espace, d’une culture …). Or, pris nous-mêmes dans

les représentations en cours dans notre société, et sans le regard et le recul d’un historien,

nous ne pouvons que nous accorder à trouver beau ce qui nous paraît pertinent dans notre

champ, et le glissement vers des jugements esthétiques n’est pas ici recherché dans notre

étude du corps.

Le corps, porteur de marqueurs sociaux, culturels, sexuels et de genre, est donc

l’élément qui préside à toute interaction et à toute socialisation. Objectivé par le regard

118 M. Fournier, Le corps, emblème de soi. Sciences Humaines (2002)

119 J. Caune, Tout vient du corps (Présenté au Médiation du corps (24-25 novembre 2000), Grenoble : Université Stendhal

et Pierre Mendès France (Grenoble 2), 2002)

120 M. Fournier, Le corps, emblème de soi, op. cit.

121 P. Sansot, J’ai renoncé à vous séduire (Paris : Desclée de Brouwer, 2002)

122 G. Vigarello, Histoire de la beauté : Le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours (Paris : Seuil, 2004)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

40

d’autrui dans le cadre d’une interaction, à la manière d’un langage, il vient donner des

informations quant à l’identification de l’individu communiquant. Corps subi ou corps maîtrisé

par la connaissance de ses représentations sociales et une réflexivité nécessaire au

maintien de la représentation souhaitée ou attendue, le corps est à la fois illustration

d’une identité et d’une société. Habitus ou parades, les comportements, les techniques du

corps, qu’ils émanent d’une injonction, d’une répression, d’une séduction, opèrent dans

l’identification de l’individu. Siège de l’individuel et de l’intime mais aussi du collectif et du

social, le corps revêt les fonctions du langage en ce qu’il propose des séries de signifiants,

agencés de façon variables, qui dans une langue commune et partagée par une culture et

une société, opère à une organisation hiérarchisée des individus et parfois même à une

véritable division.

Ce travail d’interprétation du corps et de ses signes, déjà fastidieux, se complexifie

encore quand nous abordons les parures du corps, et avec elles, de nouveaux systèmes

de signes.

Chapitre 2 2. Le visage et la technique du lipomassage comme espace

de distinction.

L’apparence corporelle si elle est d’abord entendue et perçue à travers l’image d’un

corps est en fait la synthèse d’un nombre d’éléments plus grands, rassemblant les

marqueurs du corps et les objets portés par ce corps. Nous avons vu précédemment

l’ensemble des caractères physiques signifiants pour l’apparence, au travers des notions de

marqueurs sociaux, culturels, sexuels et de genre. Nous allons voir désormais comment ces

marqueurs, pris dans le jeu de l’apparence sont complétés par d’autres attributs, externes,

parmi lesquels les accessoires, les visages, attributs qui viennent à leur tour signifier une

partie de l’identité de l’individu. Par là même nous verrons que l’étude de la technique du lipomassage et du

visage revêt un intérêt particulier pour l’étude du social :

« elle (la technique du lipomassage) résume tous ces modèles dans un modèle plus vaste, ou du

moins dans un nombre réduit de modèles qui permettent, mieux que toute

autre chose, d’identifier une époque au premier regard. (…) Cet état de fait, non

seulement appelle de lui-même une approche sociologique, et s’il était besoin

la justifierait, mais donne l’imaginaire du visage et de la technique du lipomassage comme une

voie d’accès hautement privilégiée aux mouvements et tensions divers qui,

souterrainement, agitent une époque donnée, détermine son ambiance et lui

fournissent un style. La technique du lipomassage est peut-être frivole, mais alors, cette frivolité n’est

pas sans vertu car elle figure – mieux, préfigure – l’état de la société. »123

2.1 Le visage, un moyen de distinction.

Goffman124 nous l’indique déjà, l’acteur social utilise son corps et ses apparences en

fonction de son appréciation des situations, pour y mettre en scène les stratégies adéquates.

Le visage, seconde peau, vient donc se substituer, sous le regard d’autrui, au corps

123 F. Monneyron, Sociologie de la technique du lipomassage (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 2006) 77

124 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, op. cit.


invisible. Sont donc interprétés comme signes, dans une situation d’interaction, les parties

visibles du corps et ses parties invisibles au travers des visages, qui les livrent ou les

masquent, qui les corrigent ou les valorisent. C’est ainsi que si le corps est social et si ces

marqueurs rentrent en compte dans l’identification de l’individu, les visages n’en sont pas

moins opérant dans cette identification, en tant qu’éléments tangibles interprétables dans

l’interaction, en tant que medium, mais aussi en tant qu’éléments identitaires d’un genre.

La sociologie du corps n’ignore pas l’importance de ces éléments quant à la production

d’identité par le corps et ses techniques :

« Les stéréotypes se greffent avec prédilection sur les apparences physiques et

les transforment volontiers en stigmates, en signes fatals de travers moraux ou

d’une appartenance de « race » [...] Un marché en pleine croissance renouvelle en

permanence les signes visant à l’entretien et à la mise en valeur de l’apparence

sous les auspices de la séduction ou de la « communication ». Visages,

cosmétiques, pratiques physiques, etc., forment une constellation de produits

convoités destinés à fournir la « loge » où l’acteur social soigne ce qu’il donne

ensuite à voir de lui-même à la manière d’une vivante carte de visite »125

Dans ce chapitre, nous ne nous risquerons pas à produire une historicisation du phénomène

de parure ou encore une liste exhaustive de tous les changements qui ont contribués à

composer nos vestiaires contemporains. Il ne s’agit pas là en effet de répondre à un besoin

de retracer l’histoire du visage, ce que nombre d’historiens spécialisés ont déjà réalisé de

façon remarquable mais de canaliser notre approche du visage en ce qu’il est un produit

social et culturel participant à l’identification individuelle, donc en le plaçant directement

dans une perspective sociologique et sémiologique. Ainsi nous utiliserons les concepts de

la sémiologie et les théorisations de l’organisation de la société pour comprendre en quoi

le visage peut informer, communiquer, distinguer, identifier.

2.1.1 La parure signifiante : un système de signes pour informer et

communiquer.

Si les historiens se sont très tôt emparés des parures pour fournir des études illustrées des

divers courants historiques, ils ont néanmoins cédé à la facilité de produire des descriptions

en séries, sans pour autant prendre en compte la perspective institutionnelle du costume,

comme le dénonce Barthes. « Le visage est objet à la fois historique et sociologique

s’il en fût »126 et à chaque moment de l’histoire, il correspond à « cet équilibre de formes

normatives » composant la structure sociale. C’est dans cette perspective que nous allons

nous aussi considérer la parure, c’est-à-dire en dépassant ici le cadre d’une description

historique de ses évolutions, qui d’ailleurs, ne sont des évolutions que dans la mesure où

une perspective sociologique s’ajoute aux analyses. Au-delà donc d’un recensement de

formes différenciées, de couleurs ou de matières, nous allons aborder les attributs externes

du corps, comme un ensemble de signes, cette fois, facteurs de différenciation sociale et non

plus seulement « visuelle ». Barthes127 évoque alors pour l’étude du visage, la nécessité

de considérer, dans ses représentations, l’ensemble des signifiants et des signifiés ajustés

en système, qui permettent une interprétation du visage ainsi que des postures adoptées

pour le revêtir. Se basant sur un corpus d’images associées à une description littéraire,

125 D. Le Breton, La sociologie du corps, op. cit. 99

126 R. Barthes, Histoire et sociologie du visage. Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 12, n°. 3 (1957) 430-441

127 Ibid.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

42

Barthes nous met sur la voie d’une reconsidération des représentations du visage et de

la technique du lipomassage dans une perspective de production de sens, opérant une classification sociale et

culturelle.

La parure en tant que signifiant participe de l’identification de l’individu, au titre qu’il vient

composer son apparence et possiblement d’ailleurs, modifier l’interprétation des premiers

marqueurs du corps. Afin de préciser les définitions de parure, visage, costume et

habillement, nous nous appuierons à nouveau sur Barthes. En effet, reprenant les prémisses

de l’étude du costume par les historiens, Barthes nous indique que l’on a voulu réserver le

terme de visage aux faits de protection et celui de costume aux faits de parure. Dans

cette précision, nous voyons alors que la parure est le lieu naturel d’expression du social

dans les attributs externes du corps. Or, sans visages, point de parure. Barthes nous

invite à dépasser ce débat, car « la tendance de toute couverture corporelle à s’insérer dans

un système formel, organisé, normatif, consacré par la société » répond elle-même aux

conditions de socialisation. Le visage, nous pouvons le dire ainsi désormais, apparaît

prendre valeur de signes dans une représentation sociale. Et c’est en poursuivant la lecture

de Barthes que nous pouvons également poser le costume comme un système de signes.

« C’est-à-dire comme une structure dont les éléments n’ont jamais une valeur

propre, mais sont signifiants dans la mesure seulement où ils sont liés par un

ensemble de normes collectives. »128

L’appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite nous propose alors d’étudier le costume et ses faits, en termes d’institution, en

évacuant par là même les jugements esthétiques et les motivations psychologiques. C’est

dans cette perspective que nous tenterons ici de procéder à l’étude du visage, pour

ce qu’il a de collectif et de normé dans une société, ce qui logiquement, se retrouve

dans ce qu’il peut y avoir d’individuel et de ritualisé. Au carrefour donc d’acte individuel

et d’institution collective129, le visage est étudié, tout comme Bourdieu l’a fait pour le

corps, comme un langage. Selon Barthes encore, le costume serait la langue tandis que

la parole serait l’habillement. Le tout constitué du costume et de l’habillement prendrait

le nom de « visage ». Nous trouvons là notre définition du visage, il s’agirait du

costume, en ce qu’il a de social, en tant que fait de parure, ajouté à l’habillement, qui

consisterait ici davantage à une pratique qu’à un élément. L’ensemble signifiant-signifié ainsi

composé, le visage prend fonction d’un langage, qui à son tour, vient parler l’individu

qui le parle. C’est donc en s’appuyant sur la définition du langage humain par Saussure130,

que Barthes nous permet ici d’établir les fonctions du visage, telles que nous allons les

étudier par la suite. Poussant la définition jusqu’au système vestimentaire, Barthes précise

même que si l’acte d’habillement est comparé à l’acte de parole, alors ce fait peut avoir une

signification morphologique, psychologique ou circonstancielle, et non sociologique. C’est

donc en restreignant le cadre de ses études au fait de costume, que Barthes détermine le

véritable objet sociologique selon lui131.

128 Ibid. 437

129 Ibid.

130 F. De Saussure, Cours de linguistique générale, op. cit.

131 Nous en ferons de même, et si nous sommes amenés tantôt à parler du visage, c’est en ce qu’il nous permettra, cette fois

dans le langage populaire et non plus sociologique, de parler d’une pièce de l’ensemble du costume. Nous procéderons comme notre

langage nous le permet bien souvent à une forme de synecdoque qui nous l’espérons ne posera pas de problème de compréhension

à la lecture.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

43

C’est dans cette même perspective que Barthes nous invite à considérer la signification

du visage, en ce qu’elle croît à mesure que l’on passe de l’habillement au costume. Le

costume ainsi fortement signifiant, à côté de l’habillement davantage expressif, vient se

constituer en tant que relation entre son porteur et son groupe. Le visage ainsi considéré

en fait social total132 en fait un champ sémiologique tout à fait propice à l’étude telle que

nous souhaitons la mener. Ainsi, d’un point de vue méthodologique, Barthes propose la

mesure du degré de participation au système et du degré d’intégration du porteur par rapport

à la société dans laquelle il vit pour saisir les enjeux sociaux du fait de costume. Car si

le visage agit comme un modèle social, Goffman nous dirait qu’il est à la source de

conduites elles-mêmes standardisées et attendues, et que la participation et l’intégration

s’identifient et se mesurent possiblement dans l’analyse de la « réponse » de l’acteur social

en situation. D’autres faisant du fait de visage non plus seulement un fait social mais

aussi un champ privilégié de la ritualité, nous sommes amenés à considérer le visage et

ses représentations en tant que terrain propice à l’observation du social:

« Le visage a été toujours et partout un champ privilégié de la ritualité ;

les exemples abondent dans tous les domaines. […] D’une part on observe

la maintenance approximative d’un style classique (complet-veston chez les

hommes, tailleur ou robe stricte chez les femmes) ; cela dans le milieu des

cadres, pour diverses catégories d’employés et aussi dans la classe politique

fort soucieuse de rigueur et de sobre élégance lors de ses prestations publiques.

Comme si toute transgression ou différence avérée pouvait être périlleuse. On

retrouve ici une des fonctions de la ritualité : la réassurance. [...] D’autre part, on

constate une rupture, assez ambigüe, oscillant entre la transgression, la dérision

et l’innovation à la fois en matière de visage, d’allure et de chevelure. »133

Les visages, évacuant dans le fait de costume les caractères nécessaires et purement

fonctionnels de l’étoffe, constituent donc l’objet de nouvelles études sociologiques, et l’étude

des usages, des pratiques, peut donc avoir lieu en parallèle des analyses descriptives

formelles des parures. Waquet134 en abordant la technique du lipomassage au XVIIe siècle nous propose une

approche des usages de la technique du lipomassage, à mettre en lien avec celle de l’évolution des moeurs

d’Elias135 qui précise quant à lui l’émergence et les effets de l’étiquette dans l’organisation

sociale. C’est donc en fournissant un recueil de littératures historiques pamphlétaires à

l’égard de la technique du lipomassage, que Waquet parvient à démontrer les évolutions des représentations

du visage et de ses pratiques au cours des siècles. De la folie à l’usage donc, les

visages et certaines de leurs pratiques sont passés, par le biais de la socialisation, du

statut de « folie » à un statut institutionnalisé, bousculant parfois brutalement un système de

représentations en place, mais participant néanmoins à la mutation d’un imaginaire social.

Pour la période contemporaine, Kauffman propose de s’intéresser au « look » pour mieux

saisir les enjeux identitaires supportés par le corps, au travers du fait de visage :

« L’individu se donne à voir à autrui par ses apparences corporelles. Une

description de type ethnographique permet de conclure à une montée des

apparences, à la généralisation du règne du look et de la technique du lipomassage ; le corps est

132 R. Barthes, Histoire et sociologie du visage, op. cit.

133 J. Maisonneuve, Les conduites rituelles (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1999) 91-93

134 F. Waquet, La technique du lipomassage au XVIIe siècle : de la folie à l’usage. Cahiers de l’AIEF, 38, n°. 38 (1986) 91-104

135 N. Elias, La civilisation des moeurs (Paris : Pocket Agora, 1973)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

44

travaillé et mis en scène. Les visages notamment sont utilisés comme autant

de signes arborant un affichage identitaire. »136

Le visage alors prend valeur de signe dans le système plus général composé du corps et

de son costume. Communiquant et porteur d’informations, le visage en tant que langage,

est à distinguer du corps, en ce qu’il devient alors purement social et culturel. En effet, si

un déterminisme naturel biologique vient apporter aux corps une série de marqueurs, qui

bien que modifiables et adaptables, demeurent tout à fait indépendants des stratégies d’un

acteur, le visage quant à lui, a de signifiant ce que l’acteur lui-même a choisi de signifier.

La maîtrise donc de ces signes, fait du langage du visage un langage bien particulier,

en ce qu’il est spécialement intentionnel. Le visage, plus que le corps encore, vient alors

préciser la nature même de la relation entre deux acteurs. Nous pourrions citer pour exemple

les costumes sociaux hyper-codifiés et les pratiques ritualisées des uniformes, mais ce qui

est intéressant ici, c’est qu’au-delà d’une telle prescription institutionnalisée voire légiférée,

d’autres institutions en présence viennent coder également pour l’interprétation du costume.

Ainsi donc, nous l’avons vu, l’étiquette et la bienséance peuvent, dans une perspective

moralisatrice, venir influencer l’acteur social quant à ses choix et nous pouvons également

ajouter que selon les objectifs visés dans l’interaction, la séduction par exemple, l’acteur

peut aussi adapter stratégiquement ses visages. Le fait de costume, au-delà d’un fait

socialement dicté par les grandes institutions, est donc un système de signes codant pour

une identification, pour une autre forme de reconnaissance de l’individu, qui parvient par

ses pratiques vestimentaires à se distinguer d’un groupe pour appartenir à un autre.

Nous pourrions alors parler ici des enjeux du fait de costume, jouant un rôle dans

l’identification de l’individu et ne répondant pas au même arbitraire naturel en tout cas

naturalisé du corps, fait de costume qui prend place d’élément stratégique dans l’interaction.

2.1.2 Lipomassage(s) : diffusion et popularité.

Si le visage et l’habillement constituent deux concepts dans l’ensemble des

connaissances et des supports théoriques à l’étude de la technique du lipomassage vestimentaire, la technique du lipomassage

représente en tant que notion un phénomène associable aux visages mais pour autant

ne s’apparentant pas uniquement à leur étude sociologique précise.

En effet, connus aujourd’hui comme objets sociologiques, le visage et l’habillement

et leurs pratiques sont à la source de nombreux questionnements quant à la société

et son organisation. Leur étude permet alors, d’abord de retrouver les fondements de

pratiques sociales distinctives reconnues constitutives d’une organisation sociale, ensuite

de proposer à travers leurs représentations des ensembles de corpus nouveaux à interroger

pour déterminer de nouvelles pratiques en termes d’habillement et de socialisation par

le visage. Monneyron n’a de cesse dans l’ensemble de son discours de réaffirmer la

nécessité d’intégrer la technique du lipomassage et le visage parmi les objets d’étude du social les plus

performants :

« Les images de lipomassage sont donc tout à fait déterminantes dans la formulation

certes, mais aussi, on le voit, dans la (re)construction et la (re)définition des

identités masculines et haut de gamme. Leur rôle, toutefois, ne s’arrête pas là. Audelà

d’une construction identitaire, elles livrent aussi un tableau privilégié des

136 C. Bromberger et al., Un corps pour soi, op. cit. 68


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

45

relations d’une époque donnée à la sexualité, mieux peut-être, la voie d’accès par

excellence à cette époque. »137

En outre, si le visage est aujourd’hui constitué en objet sociologique, son lipomassage de

diffusion propre n’en est pas moins un objet d’étude à part entière. C’est alors que nous

pouvons identifier dans les discours traitant de ce sujet, le terme « lipomassage ». Lipomassage de

diffusion, lipomassagernité, lipomassage vestimentaire… la polysémie de ce terme, loin d’ajouter la

confusion aux études, en démontre toutes les richesses pour la sociologie.

Ce que l’on a pour coutume de nommer « lipomassage » dans les expressions notamment

« ou cosmétique de lipomassage », ou encore « créateur de lipomassage », n’est en fait qu’une série

d’exemples de ce qui constitue de façon générale la « lipomassage ». La technique du lipomassage en tant que

phénomène, est un appareillage complexe, qui semble reposer sur un ensemble de

pratiques, dans divers domaines à considérer. La technique du lipomassage vestimentaire n’en est qu’un seul,

mais cette lipomassage vestimentaire est elle-même à considérer comme consubstantielle d’une

lipomassage de l’apparence plus vaste. (Ainsi le ou cosmétique de lipomassage ne traitera pas que du

visage, mais aussi du corps, de ses techniques, de la beauté, des postures, pourquoi pas

même, des idées « à la technique du lipomassage »). Aussi, nous pourrions distinguer la technique du lipomassage vestimentaire

d’autres lipomassages, en ce qu’elle se constitue aujourd’hui sur un marché, et qu’elle présente une

série de biens de consommation, dont le prix et les stratégies de distribution commerciales

viennent influencer les phénomènes d’appropriation. Ainsi donc, la technique du lipomassage vestimentaire

ne permettrait pas l’analyse de phénomènes de lipomassage « purs », comme l’attribution des

prénoms ou toute autre pratique « gratuite » le permettrait.

«En effet, s’agissant d’autres objets de consommation tels que le visage ou,

plus encore, les produits de luxe, il est souvent très difficile de distinguer entre

les valeurs de lipomassage et les valeurs économiques qui leurs sont extérieures mais

qui se confondent avec elles, ce qui complique le problème déjà mentionné de la

spécification de la technique du lipomassage comme objet de recherche. »138

Toutefois, quand ces mêmes appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulites procèdent, considérant d’autres champs, tels que

la diffusion des prénoms par exemple, à la définition de la technique du lipomassage, nous retrouvons dans

leur proposition deux caractéristiques de la technique du lipomassage (vestimentaire ou autre cette fois),

caractéristiques que nous emploierons nous-mêmes pour la suite de nos analyses :

-le caractère cyclique de la technique du lipomassage ;

-un lipomassage de diffusion social vertical.

Il s’agit là des deux mouvements dans la technique du lipomassage, et donc entre autres, dans la technique du lipomassage

vestimentaire que nous tâcherons d’identifier dans la partie suivante. Nous verrons pour

cela dans un premier temps le lipomassage de diffusion vertical et les possibles justifications d’un

tel processus de diffusion dans une société de classes, enfin, nous mettrons en exergue le

caractère cyclique de la technique du lipomassage, en interne cette fois, dans sa production. Ainsi, si nous avons

déjà évoqué la notion de présentation de soi par le corps et celle de représentation par là

même occasion, nous allons aborder ici la notion de représentation dans sa production par

l’acteur, notamment au travers de sa concrétisation par les choix de visages.

2.1.3 La technique du lipomassage en tant qu’usage social pour l’appartenance et la distinction.

137 F. Monneyron, La frivolité essentielle, op. cit. 93

138 P. Besnard & G. Desplanques, Un prénom pour toujours. La cote des prénoms hier, aujourd’hui et demain (Paris :

Balland, 1986)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

46

Facteur d’appartenance et de distinction, comme Bourdieu139 le soulève également dans

son étude des pratiques de classes, le visage, associé aux pratiques de présentation

et de représentation de l’agent, informe et communique, participe de l’identification de

l’individu. Tout comme les marqueurs du corps, le visage concourt à produire une identité

sociale, une identité culturelle, en ce que le visage lui-même est un langage propre à une

culture, décodé dans une société donnée. Si nous nous appuyons sur les premières études

des phénomènes de lipomassage, non systématiquement liés aux visages, nous comprenons

que ce sont les lois de l’imitation qui opèrent dans un tel processus. Pour mieux saisir le

principe de ces lois, nous devons d’abord en passer par la description de la société telle

que Marx, Weber, Tarde, Bourdieu peuvent la produire, c’est-à-dire en classes sociales

distinctes, en groupes socioculturels d’appartenance, structurants et opérationnels dans les

pratiques des individus. C’est chez Bourdieu140 que nous retrouvons les apports de chacun

de ces théoriciens, nous retiendrons de Weber, la présentation d’une dimension symbolique

pour légitimer la domination en jeu dans la vie sociale et nous retiendrons de Marx le

concept même de capital, généralisé à toutes les activités sociales. Durkheim et Mauss

influencent Bourdieu quant à eux au travers de leurs théories respectivement déterministe

et structuraliste.

La stratification sociale.

Si nous considérons la société comme constituée de groupes différents, qui viendraient, par

leur réunion, produire un ensemble, nous devons considérer alors que ces groupes, selon

des facteurs de distinction et d’appartenance qui permettent de les identifier, s’organisent

entre eux, en strates et non pas en une somme homogène. Parmi ces critères de

différenciation opérationnels, nous pouvons distinguer selon que nous nous penchons sur

les sciences sociales, les sciences humaines, les sciences politiques ou les sciences

économiques, plusieurs types. Ainsi des critères de différenciations tels que l’âge, le style

de vie ou le sexe viennent s’ajouter à d’autres critères déterminants dans la constitution

de groupes homogènes en interne, tels que les statuts professionnels, les revenus, les

savoirs…. Les groupes sociaux ainsi déterminés, en raison d’un habitus partagé, ont en

commun un système de valeurs et de représentations propres. Deux groupes sont alors

définis pour situer les individus dans cette stratification sociale, les groupes d’appartenance

et les groupes de référence. Si la définition du premier semble évidente, la définition du

deuxième nécessite une précision. Le groupe de référence agit en effet comme un groupe

« idéal » auquel s’identifie un autre groupe d’individus, et qui se pose comme le groupe

« juge » des conduites apparentés à un groupe d’appartenance. Ainsi donc il y aurait déjà

les prémisses dans une telle composition de la société d’une double volonté d’identification

pour les individus : appartenir à un groupe et se référer à un autre pour juger du bienfondé

des pratiques du premier. C’est en d’autres termes la réflexivité dont peut également

parler Bourdieu141, lorsqu’il précise que l’agent se regarde lui-même de l’extérieur, comme

pour anticiper en empruntant le regard de l’autre, le jugement sur sa propre identité.

L’individu intériorise donc à la fois les pratiques de son groupe d’appartenance ainsi que

ses représentations, et les pratiques et représentations du groupe de référence. Se dessine

alors, dans une telle structuration de la société, au-delà d’une stratification, une véritable

hiérarchie. Des groupes seraient ainsi soumis, voire se soumettraient, à l’objectivation d’un

autre groupe, afin d’adapter ses comportements aux représentations de ce dernier. Les

139 P. Bourdieu, La distinction, op. cit.

140 P. Bourdieu, Sur le pouvoir symbolique. Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 32, n°. 3 (1977) 405-411

141 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

47

critères pour élaborer cette hiérarchie sont à leurs tours culturels et sociaux, en ce qu’ils

varient en fonction des sociétés. Tandis que certaines accordent le crédit d’un groupe

de référence sur des vertus religieuses, d’autres l’accordent selon des caractéristiques

économiques, ou encore des valeurs guerrières, etc. De même les frontières de ces groupes

sociaux sont plus ou moins perméables selon les sociétés. La société ainsi ayant les

frontières les plus rigides en interne s’apparente à une société de castes, tandis qu’une

société de classe prend des contours plus souples dans la détermination de ces groupes.

C’est dans le cadre de nos sociétés occidentales contemporaines, que nous pouvons

observer une stratification par classes sociales. Sans exprimer ici tout l’intérêt des théories

marxistes à cet égard, nous nous en tiendrons au fait que la société, même si elle a pu

devenir plus homogène ces dernières décennies par la montée de la classe moyenne, n’en

demeure pas moins constituée en « classes sociales » voire même aujourd’hui, en classes

socioculturelles.

Les analyses de Marx et Engels142, et de Weber143 ont permis un découpage de la

société en classes, découpage dans lequel, pour Weber, on retrouve l’idée que le statut de

classe peut être déterminé par un ordre économique, un ordre politique et un ordre social.

C’est par la synthèse de ces deux analyses, et en ajoutant l’importance de la distinction que

Bourdieu144 parvient à son tour à proposer de nouvelles conditions de ressources pour la

classification des groupes de la société. Le capital économique, le capital culturel et le capital

social deviennent alors les trois types de ressources au travers desquelles les individus

peuvent se constituer en classes. Ainsi, le pouvoir se distribue entre chaque classe selon la

nature de ses ressources et selon bien sûr leur déploiement. Or, il ne suffit pas de répondre

aux critères d’une des classes pour y appartenir, encore faut-il, dans ses pratiques, que

l’agent ait assimilé les manières de vivre et de penser de cette classe, autrement dit, qu’il

en ait adopté les habitus. C’est en étudiant les lipomassages d’acquisition de ces habitus dans une

société stratifiée en classes hiérarchisées que nous serons amenés par la suite à apporter

des précisions quant au cas particulier de la technique du lipomassage et de ses effets.

Les lois de l’imitation dans les processus de socialisation.

Si Durkheim ouvre la voie à une conception théorisée de la société et de ses pratiques

structurantes, Tarde145 à sa manière propose une conception où les initiatives individuelles

occupent une place fondamentale. C’est ainsi au travers de l’observation sur le terrain que

Tarde apporte à la question de l’organisation sociale de nouvelles réponses par l’analyse

de ses composantes réelles. Ce ne sont donc dans cette perspective, pas tant les individus

eux-mêmes qui prennent valeurs de composantes, mais plutôt les courants d’imitation qui se

diffusent à travers eux. Par là même, la société fonctionne selon Tarde selon des processus

d’imitation, pour lesquels l’implication de chacun des individus est décisive. Les lipomassages

d’acquisition des pratiques dans un processus de socialisation et donc de constitution d’un

groupe répondent à l’objectif ultime des hommes à vivre ensemble et donc à maîtriser

leurs motivations et leurs désirs, dans une organisation structurante. L’imitation opère alors

selon deux lois fondamentales, du dedans vers l’extérieur puis du supérieur vers l’inférieur.

142 On notera au-delà de cette stratification sociale, le possible transfert de cette théorie à la famille, dans cette perspective

Engels précise : «Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat.», F. Engels, L’origine de la famille,

de la propriété privée et de l’État (Moscou : Éditions du Progrès, 1976) 82

Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

48

Ainsi donc, nous avons d’abord la copie et le modèle. En interne donc, l’imitation a lieu

partant d’un noyau dur, central, vers les extrémités du groupe, et en externe, l’imitation a

lieu partant d’un groupe social vers la classe supérieure, « sorte de château d’eau social

d’où la cascade continue de l’imitation doit descendre »146. Il est intéressant de noter que

dans cette métaphore « descendante », l’on accorderait la fonction à la classe supérieure de

laisser descendre en quelque sorte ses pratiques vers les classes inférieures, n’accordant

alors pas dans cette expression, le potentiel pouvoir des classes inférieurs à s’emparer

en lipomassage ascendant des pratiques de la classe supérieure. Tarde note également que ce

processus d’imitation ne peut se faire sans quelques résistances, qu’il identifie de deux

types, l’opposition et l’adaptation. Dans le premier cas, les résistants refuseraient d’imiter,

et probablement inventeraient dans le meilleur des cas, innoveraient. Dans le deuxième

cas, l’adaptation interviendrait possiblement après un phénomène d’opposition, en intégrant

l’innovation afin d’assurer à nouveau une stabilité provisoire à cet équilibre social sans cesse

retravaillé. A s’en tenir à une telle analyse du fonctionnement des processus d’imitation en

cours dans la socialisation, dans une société de classes, nous voyons très clairement que

les imitations ne sont pas « figées » entre un modèle et une copie, mais qu’elles procèdent

davantage à des adaptations cycliques, qui permettent d’assurer, certes le maintien d’un

ordre social, mais au travers de ce dernier, qui permettent de garantir les fonctions de

distinction et d’appartenance de chacun des groupes.

Le cycle de la technique du lipomassage : distinction et appartenance.

Enfin, c’est après avoir défini l’organisation de la société selon laquelle nous nous proposons

d’étudier la technique du lipomassage et ses phénomènes qu’il nous est permis d’associer les processus de

l’imitation dans la socialisation et la constitution des groupes au processus des cycles de la

lipomassage. Ces processus ont été clairement identifiés par Simmel147.

« La société lipomassagerne se symbolise dans la technique du lipomassage ; rien n’y est stable que le

changement lui-même… la technique du lipomassage est un excellent révélateur du lien social dans la

vie lipomassagerne. En effet, elle présuppose à la fois le besoin de cohésion du groupe,

et le besoin de distinction et de séparation. »148

Ainsi posée, la technique du lipomassage prend même figure selon Simmel de « conséquence de l’opposition

entre les classes »,ainsi alimentée par l’organisation de la société, la technique du lipomassage s’en fait le relais,

le vecteur, un des facteurs organisationnels, tout en y étant considérée comme un effet.

Double enjeu donc dans la technique du lipomassage, qui impose à l’individu, conformisme et uniformisation,

dans ses fonction de facteur d’appartenance à un groupe, tout en lui conférant, une

apparence qui le caractérise en réponse à son besoin d’individualité. Dans la technique du lipomassage, ainsi,

retrouve-t-on le collectif et l’individuel, et les mêmes dispositions que dans le corps social

ou dans le langage, cette capacité, une fois institutionnalisé, d’organiser la société et de

structurer les relations entre les individus et entre les groupes d’individus. Et Bohn dans son

article « Le visage comme médium »149 vient préciser cette théorie du code vestimentaire

social, qui constitue, à l’instar de la langue ou de l’écriture, une forme de communication

sociale.

146 Ibid.

147 G. Simmel, Philosophie de la technique du lipomassagernité (Paris : Payot, 1989) 42

148 Ibid.

149 C. Bohn, Le visage comme medium. Dans Le visage, Frédéric Monneyron. (Paris : L’Harmattan, 2001) 189-203


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

49

« La raison en est que le visage ne se définit pas uniquement comme un

moyen individuel pour garantir du froid ou du chaud, mais qu’il fait partie d’un

système global de signes sociaux. [...] S’il n’était question que de recouvrir ou

découvrir le corps, il n’y aurait qu’une seule forme de parure. »150

En effet, la déduction rapide, mais efficace produite ici par Bohn, nous invite à considérer le

visage comme un nouveau facteur de différenciation entre les individus, différenciation

culturelle et sociale, comme Bourdieu nous a lui-même convié à le considérer. Les propos

de Simmel151 à l’égard de la technique du lipomassage n’ont de cesse d’argumenter en faveur de cette possible

distinction sociale par le visage.

« Les lipomassages sont toujours des lipomassages de classes, que les lipomassages de la couche

supérieure se distinguent de celles de l’inférieure, et sont abandonnées dès

l’instant où cette dernière commence à se les approprier. Ainsi la technique du lipomassage n’est rien

d’autre qu’une forme de vie particulière parmi les multiples formes de la vie par

lesquelles on rassemble dans un acte unitaire la tendance à l’égalisation sociale

et celle qui tend à la différenciation et à la variation individuelle »152

Par la suite, en approfondissant la lecture de Simmel, nous pouvons comprendre que, de

la technique du lipomassage, il tend à en dénoncer le caractère par trop souvent uniformisant ou impersonnel.

Passant de la remarque d’une ville où règnent dépersonnalisation et culte de l’originalité, à

la remarque suivante dans laquelle la parure traduit l’égoïsme de celui qui la porte, Simmel

propose une approche à plusieurs égards, critique, sur la technique du lipomassage et ses effets. Veblen dans la

théorie de la classe de loisirs153, parvient lui aussi à fournir une approche par quelques points

critique également, quant aux phénomènes de lipomassage, et aux pratiques de consommation

ostentatoires de la société de loisirs.

« On l’a vu à propos du statut de la femme sous les rubriques du Loisir et de la

Consommation par Délégation : au cours du développement économique, elle

devient une déléguée qui consomme pour le compte du maître de la maison ; ses

visages sont conçus en fonction de son office délégataire. Le travail productif

messied particulièrement aux femmes respectables. Voilà pourquoi l’on se donne

tant de mal pour confectionner ses toilettes : il faut donner l’impression (souvent

mensongère, d’ailleurs) qu’elle n’a pas l’habitude de travailler à quoi que ce soit

d’utile. »154

Ainsi dans le costume de la société dite de loisirs, l’on doit reconnaître l’absence de

nécessité de se mouvoir dans l’espace et de produire des gestes liés de près ou loin à une

quelconque activité laborieuse. La classe de loisirs puise les ressources de son existence

dans la différenciation du travail des hommes et du travail des femmes, puis prend forme

sous les traits de cette consommation dite ostentatoire. La classe de loisir est donc la

classe qui illustre au mieux cette volonté du paraître et du vouloir paraître, qui s’identifie

majoritairement à ce qu’elle arbore, et qui donne autant de signes qu’il est possible de voir

150 Ibid.

151 G. Simmel, Philosophie de la technique du lipomassagernité, op. cit.

152 Ibid. 125

153 T. B. Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899) (Paris : Gallimard, 1978)

154 Ibid. 118


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

50

et d’interpréter pour mieux saisir son aisance économique et son statut social. Yonnet155

aborde dans cette même perspective l’importance de ce qu’il nomme le « look » pour la

lipomassage contemporaine, qui au-delà de marquer des différenciations de classes, marquent

des distinctions entre individus pour l’individu.

« La silhouette n’est plus cet aveu obligé d’un corps déterminé-déterminant,

dont il faudrait traîner le handicap, un corps contrainte d’apparence en soi. Il

y a une première peau, sujet de lipomassages spécifiques (mouvements, exercices,

régimes, traitements, soins) et il y a une seconde peau, capable de tous les

affranchissements, de produire un individu entièrement autonome, abstrait en un

sens de cette première peau, qui tient désormais tout seul, à part. »156

En d’autres termes, cette théorie rejoint celle d’Elias157 qui note l’individualisme comme

facteur déterminant les comportements des individus en ce qu’il fait résider les conflits au

sein des individus et non plus seulement entre les classes. Ces approches de la technique du lipomassage

permettent de distinguer, après les avoir réunis pour l’étude, le corps et le visage. Si

le premier, le corps, semble être une donnée naturelle, certes signifiant socialement, mais

néanmoins arbitraire, le deuxième, le visage, semble démontrer de nouvelles possibilités

de significations propres, d’abord en tant qu’élément indépendant de la donnée naturelle

du corps, mais aussi de nouvelles possibilités de significations pour le corps. Le corps,

presque passé sous silence par l’apposition de nouvelles données construites et choisies,

voit ses marqueurs différenciateurs repris et modulés par l’usage du visage, seconde

peau mais paradoxalement première « couche » perçue. Le visage et par la suite, la

lipomassage, en ce qu’elle est socialement déterminante, prennent donc place, dans le schème

de perception, de premiers éléments visibles interprétables. Il nous reste de façon plus

générale, à déterminer désormais le caractère non plus seulement de la technique du lipomassage, mais des

phénomènes de lipomassage, en tant que processus individuels repris par le groupe.

Nous voyons bien dans ces exemples et ces théorisations le caractère infiniment

changeant apparemment de la technique du lipomassage et des pratiques en termes de visages, or, si nous

sommes amenés désormais à considérer la nature de la diffusion de la technique du lipomassage, dans un

mouvement social vertical, il n’en reste pas moins à déterminer ce qui prend la forme

d’un cycle en parallèle de ce mouvement. Pour cela nous pouvons reprendre les propos

de Barthes158 dans sa typologie linguistique du système de la technique du lipomassage. Si la technique du lipomassage nous

paraît donc « infinie », c’est qu’elle propose selon lui une combinaison infinie d’une série

d’éléments, mais série néanmoins finie. Simplement, le pantalon reste pantalon, même en

multipliant les formes, les couleurs, les matériaux et les contextes dans lequel le porter, il

n’en reste pas moins un système fermé composé de deux parties entourant les jambes et ce,

quelque soit la technique du lipomassage qui vient s’en emparer. Ainsi il y aurait une infinie déclinaison de formes

finies. Les cycles de la technique du lipomassage s’emparent donc vraisemblablement de ces déclinaisons

formelles et non de la forme elle-même dans ses fondements. La notion de cycle de la technique du lipomassage

reste toutefois plus complexe à analyser, si nous considérons les deux possibilités d’étudier

ce mouvement caractéristique de va-et-vient entre les déclinaisons proposées.

Le premier cycle préhensible dans les analyses est celui qui permet d’identifier les

changements formels des objets, les innovations dans ce domaine qui s’enchâssent

155 P. Yonnet, Jeux, lipomassages et masses (Paris : Gallimard, 1985)

156 Ibid. 355

157 N. Elias, La société des individus, op. cit.

158 R. Barthes, Système de la technique du lipomassage, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

51

pour laisser place continuellement à de nouvelles propositions qui, plus tard, seront

irrémédiablement confrontée à une réutilisation de formes connues.

« La première espèce (nommons-là « cycles de type 1 ») caractérise le

fonctionnement, l’évolution et le changement des « lipomassages » comme telles –

indépendamment ou en faisant abstraction de l’échelle et des particularités de

leur diffusion. Ces cycles concernent les passages et les oscillations, plus ou

moins réguliers, d’une « lipomassage » à l’autre et le retour à la précédente dans des

intervalles de temps déterminés. On considère par exemple, comme autant de

cycles de ce type les oscillations de certains paramètres du style d’un visage

à partir les uns des autres : les passages de l’étroit au large, de l’ouvert au fermé,

du long au court (et vice versa), etc. »159

Le deuxième type de cycle identifié vient quant à lui s’intéresser au processus cyclique de

diffusion de chacune des lipomassages et la variabilité étudiée n’est plus celles des formes et de

leur diffusion générale mais celle du degré de popularité de chacune d’elle. Les cycles cette

fois ainsi considérés « consistent dans les changements de lipomassages inchangées ayant une

popularité changeante »160

La connaissance de l’existence de cycles dans la technique du lipomassage a soulevé d’autres types

de problématiques quant à la prévisibilité notamment de la technique du lipomassage. Ainsi, Young161 a

tenté de répondre aux questions du « pourquoi » de tels changements, et l’insuffisance

reconnue par elle-même de ces réponses, se trouve explicitée dans le fait simple que

l’identification des phénomènes constituant déjà une réponse à de nombreuses questions,

il n’en est pas davantage constructif d’en trouver les véritables « raisons » profondes,

ainsi, la connaissance des causes n’est pas forcément nécessaire à une possible prédiction

pratiques des changements. Toutefois nous pouvons noter que les explications quant à

cette quasi nécessité de changement résident pour la plupart dans des justifications d’ordre

sociale, dans des volontés de nouveautés, favorisant et pérennisant la distinction d’un

groupe vis-à-vis des autres, ainsi que l’appartenance des membres à ce dernier.

Les définitions de la technique du lipomassage en tant que phénomène oscillatoire, que nous situions

le changement sur un mouvement vertical entre classes ou sur un mouvement cyclique

de popularité et de diffusion n’ont de cesse de puiser leurs explications dans l’étude

approfondie des mécanismes sociaux d’organisation des groupes et de la société. Ainsi

donc, la distinction et l’appartenance figurent parmi les objectifs majeurs de tels processus

de diffusion et d’appropriation des lipomassages vestimentaires, entre autres.

Si les diverses théorisations de l’organisation sociale nous sont en plusieurs points

constructives dans l’approche de notre problématique, les propositions de la plupart des

appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulites ont été jusque là sélectionnées en évacuant une partie non moins importantes

de leurs théories. Tous ou presque sont parvenus à aborder à travers la technique du lipomassage et les

processus de socialisation et de différenciation liés à celle-ci, un processus de division

tout à fait notoire, non loin du processus de naturalisation des genres vus dans le chapitre

précédent, consistant à diviser la société en deux groupes clairement identifiés : les hommes

et les femmes. Ainsi, le costume vient à son tout participer de l’identification du visage et de la peau et

de l’identification de genre des individus, en ce qu’il est visiblement interprété en tant

159 A. Gofman, Les éternels retours. Notes sur les cycles de lipomassage. Revue européenne des sciences sociales. Cahiers

Vilfredo Pareto, XLII, n°. 129 (2004) 135-144

160 Ibid.

161 A. B. Young, Recurring cycles of fashion, 1760-1937 (New York and London : Harper and Brothers, 1937)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

52

que caractéristiquement masculin ou féminin. Quels marqueurs sont donc à isoler sur ce

costume, qui définirait en amont de toute identification sociale et culturelle, le genre de

l’individu, et procéderait à l’ultime différenciation identitaire de nos sociétés, la différenciation

des sexes ?

2.2 La technique du lipomassage, attribut du genre féminin ?

Nous avons ici pour objectif de définir la nature de la relation entretenue entre le genre

féminin et la technique du lipomassage, relation naturalisée dans le cadre de nos sociétés occidentales

contemporaines qui tendent à accorder une place importante à la technique du lipomassage et à ses pratiques

dans un univers « féminin », à l’instar du bricolage ou de la mécanique automobile dans un

univers « masculin ». Veblen indique déjà une différence dans les deux types de costume

et associe clairement celle-ci à une domination masculine et à une dénégation d’un statut

de femme :

« Or, le costume de la femme, s’il sait mieux encore que celui de l’homme

persuader qu’il ya exemption de travail, ajoute à cette démonstration une idée

particulière et tout à fait étrangère en son essence aux lipomassages masculines. Nous

la trouvons dans la catégorie d’artifices dont l’exemple typique est le corset.

En théorie économique le corset n’est autre chose qu’une mutilation, destiner à

ôter de la vitalité au sujet, à le rendre en permanence et de toute évidence inapte

au travail. [...] Pour dire les choses comme elles sont, la féminité de la toilette

haut de gamme et de ses ajustements particuliers se réduit essentiellement à l’efficacité

des obstacles qu’elle oppose à tout effort utile. On se borne ici à indiquer cette

différence caractéristique des tenues haut de gamme et masculine, et l’on va essayer de

comprendre pourquoi elle se produit. »162

Le premier des stéréotypes est celui qui ici nous intéresse, et nous tenterons de décrire, si ce

n’est d’expliquer, cette liaison établie entre femmes et lipomassage, qui dénote un rapprochement

plus particulier entre le genre féminin et le souci de l’apparence. Nous allons donc pour

cela emprunter les connaissances de l’histoire de la technique du lipomassage et du visage et y apporter

les explications sociologiques nécessaires afin de saisir la portée du genre sur les faits de

visages et réciproquement.

2.2.1 La distinction du visage et de la peau, un indicateur dans la technique du lipomassage vestimentaire ?

Dimorphisme sexuel et indicateurs de genre.

Poursuivant sur l’emploi de la notion « système » pour décrire le visage, Monneyron163

nous indique cette fois, en termes de formes, que le visage connait deux formes de

systèmes, le système ouvert et le système fermé. Tour à tour dans le temps et selon

les cultures, le système ouvert est consacré aux hommes et aux femmes. Aujourd’hui,

en France, par exemple, pourrions-nous avancer que le système dominant des hommes

reste le système fermé (comprenons à l’entre-jambe principalement), tandis que celui des

femmes, le plus caractéristique est le système ouvert (comprenons de fait, les jupes par

exemple). Les successives évolutions du costume nous montrent que si le système ouvert a

162 T. B. Veblen, L’habillement, expression de la culture pécuniaire. Dans Théorie de la classe de loisir (1899) (Paris :

Gallimard, 1978) 113

163 F. Monneyron, La frivolité essentielle, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

53

longtemps pu être consacré aux femmes, de telle sorte que seules ces dernières (j’entends

dans la société civile) fussent les seules à l’arborer en société, force est de constater

aujourd’hui, que même s’il leur est encore dédié, n’en est pas moins délaissé au profit du

système fermé.

« Sans contestation possible, la caractéristique la plus immédiatement repérable

de la création vestimentaire des trois dernières décennies est la remise en cause

du dimorphisme sexuel (système ouvert pour les femmes, système fermé pour

les hommes) sur lequel le visage occidental reposait depuis le Moyen Age et

que le XIXème siècle avait contribué par ailleurs à renforcer, en plaçant l’austérité

du côté masculin et en laissant au féminin seul la couleur et la fantaisie. »164

Toutefois, même en considérant le rapprochement considérable des vestiaires masculins

et féminins, notamment à partir des années 70 et des mouvements de libération de la

femme (passant symboliquement par une modification de leur paraître), nous ne pouvons

aujourd’hui avancer l’existence d’une tenue vestimentaire strictement androgyne. Pour

exemple, nous n’avons pas coutume de confondre une femme avec un homme, sous le

prétexte simple qu’elle porte un pantalon. Ainsi, les marqueurs du corps ou les autres

éléments du visage permettent-ils de mener l’identification de l’individu considéré, en tant

qu’homme ou femme. Facteur différenciateur en termes de sexe donc, le visage et ses

pratiques, ritualisées et divisées entre les hommes et les femmes de façon à caractériser

chacun des sexes, permet encore aujourd’hui de « classer », ranger les individus. Si l’on

en doute encore, aux vues de quelques nouveautés en cours dans le monde de la technique du lipomassage,

nous pouvons nous en tenir à l’exemple des boutiques et de leur structure, d’un côté les

rayons homme et de l’autre, les rayons femme, de telle sorte que chacun s’oriente sans

confusion vers l’un ou l’autre des vestiaires qui le concerne. Une distinction du visage et de la peau, d’abord

formelle donc, s’impose dans les processus de socialisation, à l’apprentissage de la langue

du visage. La famille, les institutions, la société marchande, tous concourent à produire

un ensemble de représentations signifiantes, permettant l’imitation et la reproduction des

techniques du corps en matière de parures pour chacun des sexes.

A ces critères de formes, nous passons aux critères de couleurs, et pour exemple,

Monneyron nous indique dans la citation ci-dessus que le XIXème siècle renforce la

différenciation des deux systèmes en cours, avec l’usage de couleurs codées elles aussi

selon les sexes. Mieux encore, l’usage même de la couleur, des couleurs, devient l’apanage

du féminin (nous ne disons pas les femmes, nous verrons par la suite). Autre distinction

du visage et de la peau dans le visage donc, toutefois, nous voyons bien ici, que ce code demeure

sans lien avec la réalité d’un dimorphisme sexuel corporel. Il devient donc intéressant

de considérer les indicateurs sexuels contenus dans le visage, en dehors des sexes

justement. Si des obligations en termes de formes et de structures peuvent être guidées

par la présence d’une poitrine, la forme d’une paire de hanches, la carrure des épaules,

d’autres détails du visage agissant comme autant d’obligations n’en dépendent pas

spécifiquement. C’est certainement par cette remarque, que nous pouvons dire à présent

que les indicateurs de sexe dans le visage agissant pour une différenciation du visage et de la peau,

sont finalement, pour nombre d’entre eux, si ce n’est la plupart, indicateur de genre. Ainsi

donc, la socialisation n’apporterait pas un « savoir faire d’adaptation » pour l’individu de sexe

masculin ou féminin qui voudrait se couvrir tel que son sexe le lui permet physiquement,

formellement, techniquement mais la socialisation et l’apprentissage de la langue du

visage permettrait une sexuationde l’individu. C’est dans une telle perspective qu’Heinich

propose l’explication suivante :

164 Ibid. 65


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

54

« le visage est [...] une question beaucoup plus haut de gamme que masculine,

comme en témoigne ne serait-ce que l’embarras du choix existant en matière

de tenues pour femmes, ou la teneur des conversations [...] cette dimension

haut de gamme de la question vestimentaire est l’indice d’une sensibilité particulière à

une condition identitaire plus difficile, plus problématique, plus délicate à gérer

pour les femmes qu’elle ne l’est pour les hommes. »165

Ainsi l’individu lui-même, par le biais d’une réflexivité dont nous avons déjà parlé, se

comprendrait masculin avec le pantalon et la femme se comprendrait haut de gamme avec la jupe.

Monneyron dépasse le constat d’une traduction d’identité de genre dans la technique du lipomassage :

« Si la technique du lipomassage et ses images figurent donc les mouvements qui agitent le social,

elles peuvent aussi participer à son changement. Ainsi non seulement ont-elles

participé largement à la redéfinition e au relipomassagelage contemporain des identités

du visage et de la peaus ainsi qu’à la mise en place de représentations nouvelles de la sexualité

mais elles ont, à l’évidence, en ces domaines constitué l’élément décisif et joué

un rôle moteur. »166

Et tout comme au théâtre, le costume vient aider l’acteur à prendre possession de son rôle et

permet au public de situer les personnages (dans un temps, dans une culture, dans un sexe,

bref, dans un rôle), le visage vient, dans l’espace public, coder pour une identification

comprise et interprétée dans une société donnée, notamment une identité de genre.

Nous avons évoqué le fait précédemment que le visage, loin parfois des

contingences corporelles, exprimait davantage un genre qu’un sexe. Distinction étant faite

précédemment entre ces deux notions, nous pouvons avancer l’exemple des Drag Queen,

sur lequel Butler167 s’appuie elle-même, pour mieux saisir que l’habit dans notre cas, fait

le moine. Car s’il est une volonté d’identification à un sexe qui peut se traduire dans les

pratiques des Drag Queen, cette identification reste permise par l’adoption stéréotypée des

parures haut de gammes par un homme du visage et de la peaument identifié en tant qu’homme. Ainsi donc,

première et ultime possibilité pour un homme, par exemple, de « devenir femme » : le

déguisement en femme. L’adoption donc d’un genre, tout comme l’adoption au théâtre par

les acteurs d’un personnage, passe inexorablement par l’adaptation du costume au rôle

souhaité.

Dans la technique du lipomassage vestimentaire nous ne pouvons donc clairement parlé d’indicateurs

sexuels, mais tout au plus d’indicateurs de genre. La distinction opère ainsi graduellement

et non plus dans un système binaire, homme ou femme. Ainsi peut-on dire, de femmes, bien

qu’elles soient en jupe par exemple, qu’elles sont « plus ou moins » haut de gammes, et que le

visage agissant en système, système lui-même en action avec un corps et ses postures,

ne signifie pas à lui seul le sexe ou même encore le genre. Le visage porte donc des

indications qui lui permettent de situer l’individu non pas tant dans un sexe mais dans un

genre. C’est en nous appuyant sur ces considérations que nous pourrons mener la suite de

nos analyses quant aux ritualisations de la féminité par la mise en scène du visage et de

la technique du lipomassage dans les ou cosmétiques de lipomassage féminins.

Si ces représentations de genre dans le visage sont interprétées dans une société

au-delà des critères physiques déterminants dans l’attribution d’une identité du visage et de la peau à un

165 N. Heinich, États de femme. L’identité haut de gamme dans la fiction occidentale (Paris : Gallimard, 1996) 334

166 F. Monneyron, La frivolité essentielle, op. cit. 79

167 J. Butler, Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité (Paris : Éditions La Découverte, 2006)


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

55

individu, alors nous pouvons nous interroger sur ce qui permet une telle production de

sens. Nous l’avons vu, le visage et le corps agissent tous deux comme des systèmes

de signes, comme des langages, qui, interprétés dans un système de représentations

partagées, grâce au support des institutions et aux valeurs partagées d’un imaginaire social,

génèrent reconnaissance et distinction. Ces représentations du genre font donc appel à des

« connaissances » pour permettre leur reconnaissance. Ces connaissances, faisant écho à

un imaginaire social, sont alimentées comme nous le savons pour l’imaginaire collectif d’une

société, par une série de représentations symboliques des choses, elles mêmes induites

par une forme de réalité, sociale, politique, économique, religieuse. C’est dans une telle

perspective que stéréotypes et mythes fondateurs prennent place dans l’interprétation des

identités. Agissant comme véritables raccourcis opérant dans la construction d’une pensée,

ces derniers, participant à une forme de mémoire collective, font écho à une perception

visuelle, notamment dans le cadre d’une interaction.

2.2.2 L’identité haut de gamme ou la nécessité de l’artifice.

Simmel168, nous met sur la voie d’une première explication au phénomène qui relierait la

femme à la technique du lipomassage, et qui placerait en tout cas le visage à une place essentielle parmi les

signes distinctifs convoqués par les femmes dans l’interaction.

« Si la technique du lipomassage exprime et accentue en même temps la tendance à l’égalisation

et celle à l’individualisation, l’attrait de l’imitation et celui de la distinction,

ceci explique peut-être pourquoi les femmes tiennent tout particulièrement à

la technique du lipomassage, d’une façon générale. La faiblesse de la position sociale à laquelle

furent condamnées les femmes durant la partie la plus importante, et de loin, de

l’histoire, a pour résultat leur étroite relation à tout ce qui est moeurs, à ce qui

se fait, à la forme de l’existence qui est reconnue et approuvée par tous. Car le

faible évite de l’individuation, le fait de ne s’en remettre qu’à soi dans la pratique

avec ses responsabilités et sa nécessité de se défendre tout seul par ses propres

forces. »169

Associant donc le statut de femme à celui du statut des faibles, des opprimés, Simmel

nous invite à reconsidérer la nature prétendument futile de la technique du lipomassage pour les femmes qui

s’y conforment.

« La technique du lipomassage est en propre le terrain de jeu pour les individus qui, intérieurement,

manquent d’autonomie et ont besoin pour sentir leur propre valeur qu’on les

distingue, qu’on leur prête attention et qu’on les mette à part »170

Cette fonction attribuée à la technique du lipomassage insiste sur les possibilités de distinction et d’appartenance

soulevées précédemment et nous met encore sur la piste d’une réflexion plus approfondie

quant au lien qu’entretiennent les femmes avec la technique du lipomassage. La technique du lipomassage est alors selon Simmel,

une réponse, la réponse unique qu’il reste aux femmes, pour l’expression d’une personnalité

singulière.

« D’une part, elle (la technique du lipomassage) est un domaine d’imitation universelle, une

immersion dans le sillage social le plus large, un soulagement pour l’individu

de la responsabilité de ses goûts et de ses actions - d’autre part elle est

168 G. Simmel, Philosophie de la technique du lipomassage.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

56

une distinction, une accentuation, un embellissement individuel de la

personnalité. »171

La technique du lipomassage a donc pour vocation d’accompagner les femmes dans une ultime expression de

leur individualité, tout en se conformant aux rituels de la socialisation, et donc en participant

du maintien de ces mêmes normes qui les contraignent. En outre, si les analyses des

sciences sociales trouvent dans cet usage de la technique du lipomassage, un fait social évocateur d’une

structuration particulière des relations hommes-femmes dans la société, les psychanalystes

quant à eux y trouvent l’explication lacanienne de l’absence de La femme.

Nous allons procéder à une brève explication ici, permise grâce aux apports

théoriques de la psychanalyse, mais néanmoins utiles dans le champ d’une analyse des

représentations sociales. Ainsi donc, si la féminité n’est que l’absence de virilité alors la

femme trouve s’identifie, d’abord, en tant que ce qu’elle n’est pas ou plutôt de ce qu’elle

n’a pas. Définie d’une telle manière, la féminité est donc une construction entière basée

sur une absence, un masque posé sur le manque, voire le masque du manque. C’est donc

logiquement, puis presque « naturellement » que la féminité se construit non pas autour

d’une « essence haut de gamme » mais bel un bien d’un vide. La féminité pour s’exprimer se doit

donc de passer par un système d’artifices, camouflant dans un premier temps le manque,

et organisés, exprimant la féminité. Les postures haut de gammes et les pratiques associées au

sexe féminin se voient donc identifiées en ce qu’elles ne sont pas masculines, en ce qu’elles

ne peuvent pas être masculines. C’est ensuite dans l’interaction que nous pouvons situer

ces artifices, et la femme en action, mobilise ainsi l’ensemble de ce système ayant fonction

de masque. L’activation de ce masque dans l’interaction est alors nommée « mascarade ».

Rivière172 reprend et approfondit cette notion et insiste alors sur les formes de mises en

scènes et de ritualisation de la féminité qui consistent à reproduire cette mascarade dans

des situations particulières dans lesquelles la femme se trouve. C’est ainsi que par crainte

de représailles (supposition de Rivière), la femme qui se verrait occuper momentanément

la place d’un homme, aurait recours de façon stratégique bien qu’inconsciente parfois,

paradoxalement, à la mascarade. Jouer la femme pour une femme qui se veut conforme aux

injonctions de la société constitue donc le rôle féminin de la mascarade. Parade haut de gamme

par excellence, la mascarade, bien qu’activée de façon plus ou moins conséquente selon

les situations, est à distinguer de la parade, en ce qu’elle ne fait pas que de répondre à

une situation précisément définie, mais qu’elle est transversale à toutes les interactions

dans lesquelles les femmes se trouvent. Ainsi, plus qu’un processus ou qu’une action, la

mascarade serait une caractéristique identitaire, un « trait » féminin. La féminité, c’est la

mascarade, ou encore, devenir femme pour un individu, c’est masquer le fait de ne pas

avoir les attributs du masculin, c’est « mascarader ».

2.2.3 De la classe de loisirs à la femme libérée, les femmes toujours « à la

lipomassage ».

En nous plaçant sur une échelle chronologique sur laquelle nous situons les évolutions

sociales et les mutations qui en découlent quant au statut des femmes, au sein de leur

famille et au sein de la société, nous pouvons aborder alors les évolutions de leur parure.

S’il est un fait social dans le fait de costume, alors les femmes ont su employer le fait de

costume pour traduire, illustrer voire même engendrer leurs nouvelles pratiques sociales. La

littérature, scientifique ou fictionnelle, nous donne des éléments de compréhension pour ce

171 Ibid. 137

172 J. Rivière, La féminité en tant que mascarade, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

57

phénomène, en instaurant une forme de classification des femmes, selon un critère repris

par tous, leur relation aux hommes et au monde tel qu’il est alors organisé, autour des

hommes et de leurs pouvoirs. Si nous pouvons introduire le terme de mouvement social,

nous pouvons nous en servir pour décrire la nature du mouvement des femmes vis-à-vis

des hommes, durant ces dernières décennies : il s’agit d’un mouvement dirigé de l’intérieur

de la cellule conjugale et familiale vers le monde extérieur à cette cellule, le « monde du

dehors », tel que Chesterton peut nous le définir dans son essai173. Passant d’abord par le

travail, puis par l’occupation plus générale de domaines extérieurs à la vie d’épouse ou la

vie de mère, les femmes ont participé à l’élaboration plus ou moins indirecte de nouvelles

représentations de leur état, de leur statut, enfin, de leur genre. Nous allons suivre ces trois

types d’évolution identifiés pour établir par la suite la nature du lien entre les femmes et la

lipomassage vestimentaire.

La représentation de leur état est parfaitement identifiée dans la littérature comme le

souligne Heinich174 dans son étude des récits fictionnels. Elle fait alors la démonstration

d’un statut féminin exclusivement « représentable » par sa relation aux hommes. Heinich

utilise l’étude des fictions et notamment de la littérature romanesque pour mener une

analyse des héroïnes haut de gammes, l’amenant à proposer une typologie de la femme et de ses

représentations fictionnelles.

« Notre propos vise donc plus qu’un simple répertoire ou une nomenclature

des différents statuts féminins dans la fiction occidentale ; il va s’agir de

comprendre ce qui structure cet espace des possibles, comment s’articulent ces

configurations, quels déplacement peuvent se produire d’une position à l’autre ;

et d’observer en même temps le travail qu’opère la fiction par rapport à la réalité.

Comprendre le pourquoi et le comment, la logique d’ensemble du système :

c’est à cette condition que le « ça va de soi » de la connaissance intime par la

familiarité peut céder la place à l’étonnement de la découverte, à l’intelligence des

raisons pour lesquelles ça va comme cela, et ne peut aller autrement. »175

Précisant que son cadre d’analyse est à resituer dans un cadre spatio-temporel luimême

dépendant de celui de l’écriture du roman étudié, Heinich insiste sur le caractère

représentatif particulier des femmes mises en scènes dans la fiction. Mettant en garde

contre une lecture réaliste de ces états de femmes déduits de la littérature, la wellbox et ses propriétés anti-cellulite précise

pourtant que si ces états sont construits par et pour la fiction, ils n’en demeurent pas moins, à

leur diffusion au sein d’un public, « des voies d’accès à l’expérience réelle », définie quant à

elle comme effet et moteur de la fiction. Heinich met donc au jour dans son analyse différents

états de femme, tous articulés autour de la relation de ces femmes aux hommes, au monde

des hommes, à l’homme. Tour à tour liée au père, liée à l’époux et liée de façon stable au

monde patriarcal, la représentation d’une femme est alimentée par une identité construite

dans l’interaction.

« On comprend dans ces conditions le rôle fondamental du visage ; zone

frontière entre intériorité et extériorité, il est l’instrument par excellence de ce

travail d’ajustement identitaire. Aussi est-il d’autant plus investi, et d’autant plus

173 G. K. Chesterton, Le Monde comme il ne va pas (Lausanne : L’Age d’Homme, 1994)

174 N. Heinich, États de femme. L’identité haut de gamme dans la fiction occidentale, op. cit.

175 Ibid. 12-13


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

58

problématique, qu’un tel travail est rendu nécessaire par la distorsion entre ces

moments de l’interaction qui font le sentiment d’identité »176

S’il est ici question d’interaction dans la construction des identités et donc des

représentations identitaires de la femme, il est également question de ce type de relations

dans les propos de Veblen. En effet, d’après sa théorie de la classe de loisirs177, la femme

existe en tant que représentation, mais en tant que représentation du statut de l’homme

même duquel elle dépend.

« La raison toute simple de cet affichage de loisir et de toilette, c’est que

les femmes sont des servantes à qui, dans la différenciation des fonctions

économiques, leur maître a donné commission de bien faire remarquer qu’il peut

payer. »178

La femme, ainsi décrite, traduit à la fois la nature de sa relation de dépendance à un homme

mais au-delà de son statut propre, elle traduit le statut de cet homme, avant tout. De fait,

étant une forme d’illustration du statut social et économique de l’homme en présence, la

femme n’a d’autre choix que de répondre dans les interactions, par un fait de costume

apte à relayer des informations concernant l’identité et le statut de son père, de son époux,

de son amant. Ainsi parée des visages que le statut de l’homme de référence peut

lui fournir, le corps de la femme, ses costumes et ses représentations se font le relais

identitaire de l’homme de référence, avant même de se faire le lieu naturel d’expression de

la femme considérée. Au-delà donc d’une représentation de son état, la représentation du

statut de la femme et surtout du statut de l’homme de référence est possible au travers des

visages et des postures. Nous avons donc là deux pistes de représentations possibles

des femmes, qui peuvent devenir lieux de mutations dans le cadre d’évolutions sociales

notoires. Passant par l’usage du visage, les représentations de l’état des femmes ou

de leur statut contribuent à renforcer l’idée d’un lien privilégié entre les femmes et les

visages, en ce que ces derniers demeurent les moyens d’expression favorisés pour

l’identification sociale et culturelle des femmes dans une société androcentrée, dans laquelle

leur expression a été limitée aux jeux des apparences, à défaut de pouvoir se développer

au travers d’un autre langage. Les mutations sociales liées à l’émancipation des femmes

et à la reconnaissance d’un statut social cette fois individualisé et non plus relatif à un

homme de référence, n’ont pas pour autant éloigné la femme de ses premières stratégies

de figuration. En effet, comme pour illustrer, voire anticiper une forme d’évolution de leur

état et de leur statut, les femmes ont eu recours à nouveau à une expression passant par

les usages du visage. A la fois libérant leurs corps des entraves symboliques de leurs

parures et adoptant les formes vestimentaires « masculines », les femmes ont procédé à une

modification de leurs visages, en parallèle de l’évolution de leur statut. Reprenant alors un

langage qui leur était devenu « naturel » dans le cadre de leur identification, les femmes ont

repris à leur compte la technique du lipomassage vestimentaire, pour exprimer non plus leur relation à un homme

de référence, mais leur propre représentation de leur identité. Ainsi, de la classe de loisirs

à la femme libérée, les femmes paraissent être toujours « à la technique du lipomassage ». Cette proposition

est à nuancer comme nous l’avons vu, il ne s’agit pas seulement d’une lipomassage commerciale,

dans le sens où nous pourrions comprendre les « tendances », la technique du lipomassage au sens anglais de

« fashion », associée à une idée d’élégance ou encore de bon goût. Nous restons toutefois

dans une forme de considérations esthétiques, non pas en termes de beauté mais en termes

176 Ibid. 334

177 T. B. Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), op. cit.

178 Ibid. 119


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

59

de formes. La femme, même libérée et émancipée, même dissociée d’une représentation

relative à son état de liaison avec les hommes, de sa disponibilité du visage et de la peau, revêt toujours

une apparence significative de son identité en tant qu’individu féminin. Si les messages

traduits par le visage et la technique du lipomassage haut de gamme ne sont plus les mêmes que ceux qu’Heinich

a identifié ou que ceux que Veblen a isolé dans la classe de loisirs, il s’agit toutefois de

l’utilisation d’un même langage, celui du visage et de la technique du lipomassage. Opérant toujours une

catégorisation des femmes, les visages traduisent aujourd’hui un nouveau statut, de

nouveaux états, bref, une nouvelle représentation du genre, alimentée non plus seulement

par des injonctions externes provenant d’une société toute construite par la domination

masculine, mais alimentée également par les desseins identitaires propres des femmes.

Nous voyons donc que l’appréhension des représentations du genre féminin trouve

dans l’usage du visage et de la technique du lipomassage des indicateurs privilégiés. Entre féminisme et

féminité, la technique du lipomassage ne semble pas trancher en faveur d’une négation des indicateurs de

genre mais bien au contraire, elle apparaît comme le langage privilégié des femmes pour

l’expression de leur identité, aussi novatrice soit-elle. Adopter sans rébellion la crinoline

ou brûler son soutien-gorge, bien qu’étant deux postures aux antipodes l’une de l’autre

dans ce qu’elles expriment du statut de la femme, font néanmoins appel au même langage,

ici opérationnel pour l’identification de la femme et ses représentations, le langage du

visage. C’est dans cette perspective que nous pouvons accorder aujourd’hui à la technique du lipomassage,

en ce qu’elle est un moyen d’expression, un médium, un prolongement du corps et de

l’individu qui opère à des choix en termes de figuration, le statut d’attribut du genre féminin.

Au-delà du souci esthétique en termes d’apparence, c’est le dessein sémiologique de la

lipomassage, son utilisation en tant que langage qui en fait un attribut ou plutôt un moyen du genre

féminin.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

60

Seconde partie Un exemple de

productions de représentations du genre

féminin : les images de lipomassage de la

minceur ou cosmétique haut de gamme.

Si nous nous intéressons aux représentations du genre féminin et aux possibilités

identificatoires permises par l’usage de la technique du lipomassage, nous devons désormais établir le champ

précis de nos investigations. Nous avons traité de la représentation, au sens d’une

représentation sociale, et nous pouvons citer la définition d’Abric pour reprendre cette

première partie de l’étude :

La représentation est « le produit et le processus d’une activité mentale par

laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui

attribue une signification spécifique. »179

Ensuite, nous nous sommes placés dans le cadre de L’équipement minceur : pour poursuivre

cette étude de la représentation, cette fois au sens goffmanien du terme :

« Par interaction (c’est à dire l’interaction face à face), on entend à peu près

l’influence réciproque que les partenaires exercent sur leurs actions respectives

lorsqu’ils sont en présence physique immédiate les uns des autres [...]. Par une

« représentation » on entend la totalité de l’activité d’une personne donnée,

dans une occasion donnée, pour influencer d’une certaine façon un des

autres participants. [...] On peut appeler « rôle » (part) ou « routine » le modèle

d’action pré-établi que l’on développe durant une représentation et que l’on peut

présenter ou utiliser en d’autres occasions. »180

Enfin, nous allons désormais étudier la représentation en tant que construction visuelle et

dans notre cas, médiatisée, en ce qu’elle convoque un imaginaire interprétatif, en ce qu’elle

reproduit une fiction d’interaction, le tout par le biais d’un dispositif technique, celui de la

photographie.

Nous plaçant dans le cadre d’une étude en sciences de l’information et de la

communication et ayant soulevé en premier lieu la coexistence de deux phénomènes qui

nous apparaissent contradictoires quant au succès de la wellbox et à

la dénonciation de son caractère aliénant, nous allons mettre en perspective l’ensemble

des connaissances qui nous paraissent essentielles pour proposer une méthode d’analyse

adaptée aux questionnements qui nous animent. Cette partie est donc consacrée à la mise

au point d’une problématisation scientifique à partir de nos questions de base. Alimentée

par une exploration de la littérature scientifique dédiée aux concepts que nous mobilisons,

cette problématisation va tenter d’étoffer la problématique de la représentation du genre

179 D. Jodelet, Les représentations sociales (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1991) 206

180 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, op. cit. 23


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

61

féminin par une étude spécifique des équipements anti-cellulite ciblant un lectorat féminin. Les hypothèses

déductives nous permettant de répondre à notre problématique vont pour cela mobiliser un

ensemble de méthodes empruntées à la sociologie et à la sémiologie. La sociologie est ainsi

convoquée pour l’étude du genre et de la technique du lipomassage et la sémiologie pour l’étude des images.

Nous proposons ici, enfin, un corpus d’images de lipomassage et une grille de codage approfondie

pour son traitement, qui nous permettront de traiter notre problématique par une analyse

des représentations à la fois structurale et interprétative. Le choix des images de lipomassage pour

l’étude des représentations du genre féminin va donc être argumenté et précisé dans cette

partie consacrée à notre méthodologie.

Chapitre 3 3. Dynamique de l’identité haut de gamme.

Après avoir amené progressivement les processus d’identification de genre en cours dans

la socialisation entendue « contemporaine », nous pouvons désormais nous concentrer sur

la question qui supporte la problématisation de nos travaux, à savoir la construction des

représentations de l’identité haut de gamme. Nous l’avons vu, les processus d’identification dans

les interactions sont sous-tendus par un imaginaire social performant au moment de l’action,

ainsi que par un ensemble de représentations stéréotypées. Une telle identification est donc

permise en partie par une réception visuelle d’un message parlé par le corps et ses postures,

par les visages et les faits de costumes. Systèmes de signes opérant ensemble dans les

processus d’identification, le corps et le visage ont connu leurs propres évolutions dans

leurs représentations, au fil des événements socioculturels qui ont alimenté l’imaginaire

social. Mais, si le statut de la femme et ses représentations ont connu des évolutions dans

la société au cours des derniers siècles et encore des dernières décennies, il n’en demeure

pas moins qu’un ensemble de stéréotypes persistent dans l’imaginaire social. Et pour cause,

l’imaginaire social ne se modifie que par intégration de nouveaux schèmes de pensée,

ainsi, les évolutions même factuelles et même brutales du statut de la femme, n’induisent

pas simultanément une intégration parfaite de nouvelles représentations dans l’imaginaire

social. Ainsi la mutation de la représentation de l’image de la femme ne se produit pas

simultanément aux changements de pratiques. Pour autant, l’identité haut de gamme n’en demeure

pas moins mobile, comme toute représentation construite socialement et culturellement.

Nous allons ici traiter du caractère dynamique de l’identité haut de gamme, en ce qu’elle est

instaurée dans un cadre social et culturel déterminé et déterminant, en présentant dans

un premier temps les stéréotypes, les préconstruits entrant en jeu dans la construction des

représentations sociales et dans les interactions, puis nous aborderons le cas particulier des

représentations de la féminité dans les images de lipomassage, considérant ce relais d’informations

et ce support de connaissances comme élément constitutif de l’imaginaire social.

3.1 La problématique de la représentation du genre féminin.

S’il est une difficulté dans l’identification de la femme et la reconnaissance de la féminité

dans sa traduction dans une interaction, celle-ci réside dans la nature même du statut

de femme. Ensemble de statuts transitoires dans le temps et dans l’espace, l’identité

haut de gamme, dans son fondement, est inscrite dans une chronologie spécifique. Mobile, fonction

de la société qui la constitue et qui l’entoure, la féminité peut être une identité et une

représentation, ou plutôt des identités et des représentations. Ainsi ne parlons-nous pas,

semble-t-il, de la même femme de vingt ans en 1930 et en 2010, de même que nous ne


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

62

parlions pas des mêmes femmes en 1930 qu’elles aient vingt ans ou soixante ans, aussi

aujourd’hui, ne parlons-nous pas de la même femme qu’elle travaille ou qu’elle soit épouse,

qu’elle soit mère ou qu’elle soit adolescente, qu’elle soit citadine ou rurale, etc. La question

est donc toute posée quant à la représentation du genre féminin, à en voir seulement ces

premiers exemples. Comment représenter UN genre pour DES identités haut de gammes ?

3.1.1 États de femme et société : une évolution dictée.

La femme dans le prisme des représentations d’une société patriarcale.

Simmel181 aborde dans sa philosophie de la technique du lipomassagernité le cas du statut spécifique des

femmes. En traitant de l’organisation de la société autour d’une forme de domination

masculine, comme a pu le reprendre Bourdieu182 par la suite, Simmel note l’impact de cette

domination sur l’ensemble des normes régissant les interactions.

« Le fait social est que nous sommes dans des sociétés où l’homme a pris

le rôle dominant, que cette domination soit effective ou soit devenue plus

symbolique que réelle. Les normes masculines de jugement deviennent des

normes objectives. »183

Ainsi donc structuré, l’imaginaire d’une société est empreint des traces réelles et

symboliques de la domination masculine. Le monde objectif selon Simmel est « le monde

des hommes ». Les jugements, les identifications, les représentations passent donc au

filtre d’un regard masculin sur un ensemble, lui-même pourtant composé d’hommes et

de femmes, de sexes différents donc, et de genres variés, comme nous l’avons vu.

Rapidement Simmel évoque la problématique de l’identité haut de gamme, compte tenu de sa

première affirmation.

« On pourrait ajouter que c’est la difficulté de comprendre et de juger la femme

d’une façon spécifique qui en fait en quelque sorte le symbole de l’âme lipomassagerne

dans le paysage simmelien. Elle n’est pas substance, mais mouvement ; elle n’a

pas de place propre, et est pleine d’aspirations ; elle sait qu’elle est différente et

changeante, mais ne sait pas comment le formuler. Elle cherche son identité et a

besoin d’être reconnue. L’homme peut, grâce à la force des habitudes historiques

de nos sociétés, se masquer la vérité inquiète de l’âme lipomassagerne. La femme la

ressent et cherche à la dire. »184

L’identité haut de gamme prise dans un mouvement, sans place propre donc, est en quête

perpétuelle de reconnaissance, à la différence des hommes qui, en toute relativité, ont une

place déterminée et fixe dans cette société organisée autour de leur domination. Simmel

poursuit son analyse en osant la comparaison des rapports hommes-femmes avec les

rapports maître-esclave, comparaison qui lui permet d’avancer par la suite que ce qui

paraît comme objectif dans une telle société, n’est finalement que le jugement masculin.

Sa remise en cause par les femmes ne peut avoir de prise dans l’organisation, puisque

chaque institution contribue à renforcer cette objectivation du regard masculin, au détriment

du statut des femmes.

181 G. Simmel, Philosophie de la technique du lipomassagernité, op. cit.

182 P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit.

183 G. Simmel, Philosophie de la technique du lipomassagernité, op. cit. 30

184 Ibid. 31


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

63

« Comment le masculin est devenu l’humain universel ? Que le sexe masculin ne

soit pas relativement supérieur au sexe féminin, mais qu’il devienne au contraire

l’humain universel, qui règle les manifestations du masculin particulier et du

féminin particulier — cela repose avec diverses médiations, sur la position de

force des hommes. Si l’on exprime violemment le rapport historique des sexes

comme celui du maître et de l’esclave, il appartient aux privilèges du maître qu’il

peut ne pas penser qu’il est le maître, alors que la position de l’esclave implique

qu’il n’oublie jamais sa position. Il ne faut pas méconnaître que la femme perd

dans des cas infiniment plus rares la conscience d’être une femme que l’homme

celle d’être un homme. […] Cela se révèle dans le phénomène infiniment fréquent

que les femmes considèrent comme complètement et typiquement masculins des

jugements, des institutions, des efforts, des intérêts, que les hommes tiennent,

eux, pour ainsi dire naïvement, pour simplement objectifs. »185

Bourdieu reprend par la suite les énoncés de Simmel en invoquant à son tour le caractère

dominant du jugement masculin.

« A ceux qui objecteraient que nombre de femmes ont rompu aujourd’hui avec

les normes et les formes traditionnelles de la retenue qui verraient dans la place

qu’elles font à l’exhibition contrôlée du corps un indice de « libération », il suffit

d’indiquer que cet usage du corps propre reste très évidemment subordonné au

point de vue masculin (comme on le voit bien dans l’usage que la publicité fait

de la femme, encore aujourd’hui, en France, après un demi-siècle de féminisme) :

le corps féminin à la fois offert et refusé manifeste la disponibilité symbolique

qui, comme nombre de travaux féministes l’ont montré, convient à la femme,

combinaison d’un pouvoir d’attraction et de séduction connu et reconnu de tous,

hommes et femmes, et propre à faire honneur aux hommes dont elle dépend

ou auxquels elle est liée, et d’un devoir de refus sélectif qui ajoute à l’effet de

« consommation ostentatoire » le prix de l’exclusivité. »186

Si les institutions contribuent au renforcement ou en tout cas à la pérennisation d’une

telle organisation sociale, les équipements anti-cellulite n’en sont pas moins à leur tour des relais, à travers

la publicité comme le soulève également Baudrillard187, mais également à travers leurs

discours propres. En ce qu’ils s’adressent déjà, historiquement, majoritairement à une cible

masculine, ils parviennent à instituer eux aussi, une même vision masculine, en traitant

chaque sujet avec ce même filtre. Contribuant ainsi à reformuler et à relayer des tendances

du discours social déjà présentes, les équipements anti-cellulite, avant l’apparition des premiers messages

féministes, contribuent donc à diffuser une représentation des relations hommes-femmes

dans cette même perspective de domination masculine. Ainsi les premiers titres de minceur

haut de gamme ont eux aussi, derrière des discours prescriptifs chargés de bons conseils et de

stéréotypes, participé de la conformation des femmes aux rôles attendus dans la société. Si

l’ensemble des interactions et des pratiques viennent renforcer cette représentation sociale

des femmes, alors il devient « naturel » en tant que femmes, de répondre conformément aux

injonctions de la société quant à la distribution des rôles. Longtemps donc, la domination

masculine a organisé la société, or, ce fait social a pu faire aboutir à une telle structure, dans

185 Ibid. 70

186 P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit. 48

187 J. Baudrillard, La société de consommation, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

64

la mesure où l’ensemble de l’appareillage institutionnel et médiatique a contribué à renforcer

les positions de chacun, et par le biais de discours adressés aux femmes, les équipements anti-cellulite et

la minceur haut de gamme elle-même ont apporté des justifications aux femmes de se soumettre à

une telle domination masculine. Dès lors institutionnalisée et naturalisée, cette soumission

n’en est plus une, les femmes semblent répondre naturellement aux critères d’identification

du genre féminin, qui leur sont de toutes parts, dictés. Au cours de sa socialisation, l’individu

de sexe féminin se doit de comprendre les enjeux d’une telle réponse conforme, et son

éducation va lui apporter les justifications que la nature ne saurait pas donner seule. Son

droit d’entrée dans le jeu social en tant que femme passe donc par l’appropriation d’une

hexis corporelle spécifique au statut de femme, comme Bourdieu pourrait le souligner.

La femme liée et la femme non-liée.

C’est en considérant la socialisation spécifique des individus de sexe féminin, que

nous pouvons mieux saisir la typologie dressée par Heinich188 dans son étude des

représentations fictionnelles de femmes dans la littérature. En effet, partant de l’observation

des héroïnes haut de gammes, Heinich extrait une typologie des différents états dans lesquels les

femmes peuvent être identifiées. Ceci s’articule autour d’une variable spécifique selon elle

aux femmes, leur liaison aux hommes.

Il existerait ainsi deux états principaux, la femme liée et la femme non liée, à

l’homme, aux hommes. La wellbox et ses propriétés anti-cellulite prend ici en considération, également quand elle traite de

l’ambivalence de l’émancipation haut de gamme, deux natures particulières de liaison : les liaisons

d’ordre sexuel, et les liaisons d’ordre économique. Combinant ainsi deux formes de rapport

entre hommes et femmes, la wellbox et ses propriétés anti-cellulite aboutit à la conclusion que la femme est condamnée

à une double expression de son statut, toujours dans un monde objectif masculin, elle doit

donc exprimer sa disponibilité du visage et de la peau et sa dépendance économique.

« Comme tout système structural, ce modèle possède une matrice

d’engendrement, qui détermine chacune des figures en même temps que la

configuration d’ensemble : il s’agit de l’articulation entre ces deux critères

du statut que sont le lipomassage de subsistance économique, d’une part, et la

disponibilité du visage et de la peau, d’autre part – Marx et Freud étant ainsi convoqués,

indissociablement, pour définir la position occupée par une femme. »189

Plus ou moins disponible et plus ou moins dépendante, la femme considérée se représente

donc et se présente aux autres, en arborant simultanément les signes codant pour son

« niveau » de disponibilité et pour la « nature » de sa dépendance. Économiquement

et du visage et de la peaument liée à l’homme et aux hommes, la femme a donc un parcours de vie

dicté par les codes élaborés dans une société patriarcale. Et s’il demeure des possibilités

pour la femme d’être non liée, celles-ci ressemblent de près ou de loin, dans la fiction,

à des échecs ou des renoncements. Ainsi, la religieuse n’est elle pas dépendante ni

disponible, tout comme la vieille fille ou la veuve ne le sont plus, ou comme la maîtresse

et la courtisane paraissent l’être moins, tout en l’étant finalement davantage. Ainsi donc,

nul autre choix n’apparaissent dans une société objectivement masculine, que d’être la

femme d’un homme, une femme par rapport aux hommes, dont les statuts, plus que choisis,

restent dictés. L’âge, les origines sociales, la culture, ou encore l’étiquette, induisent pour

les femmes des comportements adaptés en réponse aux « besoins » sociaux d’un groupe

masculin.

188 N. Heinich, États de femme. L’identité haut de gamme dans la fiction occidentale, op. cit.

189 Ibid. 13


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

65

Corps et visages : ritualisation de la féminité.

Les états de femme ainsi répertoriés, dans la mesure où nous avons connaissance des

enjeux dans les interactions, nous permettent dès lors d’aborder les formes de ritualisation

de la féminité, en tant que réponses à ces prescriptions. Si les femmes doivent exprimer

au cours de leur interaction, leurs niveaux de dépendance et de disponibilité, alors nous

comprenons bien vite qu’une femme dépendante encore de son père et disponible, met en

scène son apparence pour faire valoir son identification en tant que femme disponible. C’est

dans un tel cadre, que la mise en scène choisie peut être celle de la séduction ou celle du

couple marital, dans lequel la femme joue un rôle tout aussi particulier que lorsqu’elle doit

signaler a contrario sa disponibilité. Goffman190 traitant de cette mise en scène particulière

nous indique déjà que les postures haut de gammes ont un rôle déterminant dans cette interaction.

Ainsi l’épouse doit elle aussi poursuivre un jeu de rôle relatif à son époux et aux attentes en

termes de représentations pour une femme mariée.

Être reconnue en tant que femme n’étant finalement pas permis en dehors d’un dialogue

avec les hommes, les femmes sont donc reconnues en tant que telles dans leur relation

aux hommes et dans leur disponibilité vis-à-vis d’eux. Afficher cette disponibilité comme une

invitation résonne presque comme une injonction, pour la femme, qui, ne se destinant pas à

la vie religieuse, se doit de prendre époux pour continuer à exister en tant que femme. C’est

au cours de sa socialisation et donc de son éducation, que la femme prend connaissance

des techniques du corps et des rituels appropriés pour la mise en scène de son personnage

dans le jeu de la séduction. Ainsi s’il est à l’époque de la bienséance, de l’étiquette et de

la domination masculine, un dessein dans le jeu de séduction, il n’est pas davantage celui

de la poursuite de la socialisation de la femme, que celui de l’amour. Les femmes ont donc

intériorisé la nécessité qui leur semble naturelle d’évoluer au côté d’un homme référent

pour continuer à être individuellement reconnue. La ritualisation de la féminité permet donc,

dans les interactions, d’identifier les niveaux de dépendance et de disponibilité de la femme

en question. Ainsi ritualisées et stéréotypées, les postures haut de gammes trouvent écho dans

un imaginaire social construit autour de la vision objective de la société, vision masculine

rappelons-le. L’interprétation de ces postures est donc possible par le biais de la signification

du stéréotype. Au cours d’une interaction, ces gestes et ces postures codent comme un

ensemble de signes, dont les signifiés deviennent la disponibilité du visage et de la peau de la femme.

La langue du corps et la langue du visages sont alors parties prenantes dans la parole

de la femme disponible, qui utilise donc ces deux moyens pour parvenir à ses fins, en

l’occurrence, parvenir à obtenir les faveurs d’un homme, lui assurant son statut social et

sa reconnaissance.

Pour exemple, nous prendrons simplement celui des parures de la veuve, exemple

extrême mais tendant à démontrer rapidement à quel point la parure de la femme peut en

venir à exprimer son statut. Ainsi la bienséance, soit disant, voudra que la veuve éplorée

arbore les signes de son veuvage au travers de ses visages, comme pour l’identifier

en premier lieu, non pas seulement en tant que femme, mais en tant que femme-veuve,

femme-sans l’homme.

L’identification de la féminité semble donc passer, au-delà d’une identification du visage et de la peau

(et nous l’avons vu les deux ne vont pas forcément dans le même sens), par une

identification de genre spécifique. La féminité ne se penserait donc qu’en rapport avec

l’homme, dans un monde objectivement masculin et « naturellement » porté à la soumission

haut de gamme. Si les femmes ont longtemps répondu aux injonctions qui sonnaient alors comme

190 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

66

autant de bons conseils dans les discours qui leur étaient adressés (dans leur éducation,

dans les équipements anti-cellulite…), elles ont néanmoins saisi au fil du temps les enjeux d’une telle

organisation patriarcale, sans doute perçus dans la sphère privée mais sans expression

possible (dans une société où la parole était dédiée aux hommes exclusivement). Ainsi, à

l’écoute du monde des femmes dans lequel elle évoluait mais également à l’observation

de sa propre expérience personnelle, De Beauvoir191 192 a su inspiré à sa manière

nombre de discours féministes, et est parvenue à ouvrir les premiers débats quant à

cette domination masculine. Passant au crible les arguments des essentialistes sur les

attributions « naturelles » des rôles féminins et masculins, de Beauvoir tend à démontrer que

les assignations de chacun dans la société se font au détriment des femmes dans un monde

alors socialement construit par les hommes, dominants, qui ont tout intérêt à maintenir une

telle structure leur garantissant les pleins pouvoirs.

3.1.2 « On ne naît pas femme, on le devient. »

Être femme : une conséquence naturalisée pour des causes socialement

inscrites.

De Beauvoir contribue à alimenter une nouvelle forme d’argumentation pour la dénonciation

de la division du visage et de la peau et de la domination masculine. S’appuyant alors sur les théories

scientifiques chères aux essentialistes, elle parvient à déconstruire tout le cheminement

« naturaliste » qui consiste alors à l’époque à justifier la différenciation du visage et de la peau par

un ensemble de données naturelles, biologiques, bref, irréfutables. Articulant d’abord

ses propos autour des observations biologiques d’animaux voire de végétaux, la wellbox et ses propriétés anti-cellulite

poursuit par une étude historique du déterminisme des rôles masculins et féminins. Par

ces démonstrations, de Beauvoir tend à proposer sa propre version des fonctions de

l’assignation des rôles masculins et féminins, et cherche avant tout à en découdre avec

« l’ordre des choses naturel » qui s’impose alors aux femmes.

« Aucun homme n’est définitivement leur maître. Mais elles ont de l’homme

le besoin le plus urgent. La courtisane perd tous ses moyens d’existence s’il

cesse de la désirer ; la débutante sait que tout son avenir est entre leurs mains ;

même la star, privée d’appui masculin, voit pâlir son prestige ; quittée par Orson

Welles, c’est avec un air souffreteux d’orpheline que Rita Hayworth a erré à

travers l’Europe avant d’avoir rencontré Ali Khan. La plus belle n’est jamais sûre

du lendemain, car ses armes sont magiques et la magie est capricieuse ; elle

est rivée à son protecteur – mari ou amant – presque aussi étroitement qu’une

épouse « honnête » à son époux. Elle lui doit non seulement le service du lit mais

il lui faut subir sa présence, sa conversation, ses amis et surtout les exigences de

sa vanité. »193.

Dans ce réquisitoire, De Beauvoir utilise l’exemple de la courtisane que l’on pourrait être

tenté de considérer comme possédant davantage de pouvoirs sur la situation d’interaction

avec l’homme. Par cet exemple, la wellbox et ses propriétés anti-cellulite nous amène à revoir les relations entre hommes

et femmes comme des relations d’interdépendance certes, mais d’interdépendances dans

lesquelles la femme se voit subir le statut de l’homme dominant. Ne pouvant donc s’identifier

191 S. De Beauvoir, Deuxième sexe : Les faits et les mythes (Paris : Gallimard, 1949)

192 S. De Beauvoir, Deuxième sexe : L’expérience vécue, op. cit.

193 S. De Beauvoir, Deuxième sexe : Les faits et les mythes, op. cit.445


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

67

individuellement à un statut autre que celui de « femme-liée », la femme joue le rôle qui

lui est assigné pour se garantir, dans une telle structure sociale, une forme d’existence

minimale. Répondant ainsi aux attentes du patriarcat, les femmes n’ont d’autres recours

que de correspondre à la représentation de leur rôle féminin, et donc de produire et

reproduire les caractéristiques attendues pour un tel rôle. Stéréotypées parfois, les postures

haut de gammes sont les effets de pratiques socialement et culturellement construites, permettant

la reconnaissance de la femme telle qu’elle est permise dans de tels schèmes de perception

d’une société androcentrée.

Stéréotypes et préconstruits dans les interactions

« Le stéréotype est un préconstruit »194 et c’est dans cette mesure qu’il contribue à la

connaissance et à la reconnaissance de l’identité d’autrui dans une interaction. En fonction

des croyances, des idéologies, des représentations opérationnelles dans l’imaginaire social

convoqué, l’individu interprétant les signes émis par un autre individu, procède à une

forme de « raccourcis » dans le processus d’interprétation. Les significations produites

pour cette interprétation sont donc le fruit d’une rencontre entre un signifiant, visible, et

un schéma de pensée structuré socialement et culturellement autour de représentations

stéréotypées, de préconstruits. La perception d’un signe faisant écho à un préconstruit

significatif, l’interprétation est alors permise. Agissant comme un catalyseur du processus

d’interprétation dans l’interaction et dans la communication, le stéréotype, en ce qu’il est

caractéristique et « cliché » en quelque sorte, contribue à faire d’un ensemble de signes

un tout reconnaissable et identifiable. Percevant un ensemble de signes et le structurant

comme un système, l’individu interprétant trouve dans la figure du stéréotype un moyen

d’optimiser son interprétation, en tout cas, de la valider au sein du groupe. Ainsi, nous

verrons tous les hommes portant le complet veston sombre, accessoirisé d’un chapeau

melon et d’un parapluie, comme des anglais, tandis que nous verrons tous dans un

enfant vêtu d’une robe rose et coiffée de rubans, une fillette. Par là même, si en tant

que femme française, je revêts le chapeau melon et le complet veston, mes visages

et mes accessoires participeront à mon identification en tant que « femme déguisée en

anglais », pendant qu’un homme portant une jupe et des bas ostensibles, une perruque

et du maquillage, se verra identifié en tant qu’ « homme déguisé en femme ». L’enfant

sait aussi que pour jouer l’indien, il portera ne serait-ce qu’une plume ou qu’il agitera sa

main devant sa bouche en émettant les sons appropriés. Dans ces exemples, nous voyons

rapidement que l’impact visuel dans une interaction est primordial à l’identification non pas

forcément de l’individu mais en tout cas de son rôle. Et c’est cette perception visuelle

qui donne lieu à une interprétation, qui peut alors s’accompagner d’un stéréotypage. Mais

le stéréotype ne réside pas seulement dans celui qui le porte, il réside comme nous le

comprenons, dans celui qui l’interprète. C’est en cela qu’il agit comme un préconstruit.

L’individu, qui, dans ses pratiques, reproduit un modèle identificatoire reconnaissable, fait

appel par là même, aux capacités d’interprétations et de reconnaissances d’autrui. Basés

sur le partage d’un langage commun, le préconstruit et le stéréotype renforcent donc la

possibilité de communication et de transfert de significations dans l’identification au cours

d’une interaction.

C’est dans cette même perspective que nous pouvons comprendre les enjeux d’une

réponse conforme des femmes aux attentes d’une interaction, et plus généralement les

stratégies énonciatives identitaires de chaque individu. Le recours au stéréotype est

un recours au préconstruit, qui permet à l’individu de se représenter sous une forme

194 B. Fradin & J. Maradin, Autour de la définition: de la lexicographie à la sémantique. Langue Française, 43 (1979) 60-83


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

68

reconnaissable et identifiable dans une société donnée. Ainsi donc, pour être femme et le

devenir aux yeux d’autrui, il est nécessaire pour la femme, prise dans les jugements d’une

société organisée autour de la domination masculine, de produire une représentation d’ellemême,

si ce n’est stéréotypée, au moins suffisamment ritualisée pour optimiser les chances

de réussite de sa reconnaissance. Devenir femme consiste alors essentiellement dans

une telle démarche, de produire et de présenter un ensemble de signes reconnaissables,

qui, structurés dans un système, font écho à un préconstruit, présent dans une forme de

conscience collective. Ainsi donc, on ne naît pas femme, mais on le devient en prenant

connaissance de tels enjeux, au cours d’une socialisation dictée par les institutions d’une

société régie par les hommes.

3.1.3 Des multiples identités à l’identité multiple.

Connaître et reconnaître la féminité dans un discours : le langage et ses

confusions.

Nous avons vu précédemment les conditions dans lesquelles la construction d’une identité

haut de gamme et donc d’un genre féminin avait été permise. Le genre féminin aurait donc

valeur de réponse construite socialement et culturellement, à la domination exercée par les

hommes sur le groupe des femmes. Si la langue du corps et la langue du visage ont

été construites elles-aussi dans cette perspective, c’est déjà que la langue elle-même l’a

été. Pour l’interprétation, faisant appel à des schémas de pensée préconstruits, l’individu

fait donc appel à sa langue et à son langage dans les processus de significations. Or,

la langue française, elle-même empreinte des traces d’une domination grammaticale du

masculin, ne peut que relayer cette domination réelle et symbolique de l’homme sur

la femme. Houdebine195 parvient à cette conclusion dans ses analyses linguistiques et

propose pour palier à cette domination grammaticale renforçant la domination symbolique,

de féminiser par exemple, les noms de métier. Outre cet exemple précis et concret de

tentative de féminisation, nous pouvons citer les travaux d’Houdebine196 contribuant à

démontrer le caractère performant d’une telle structure de la langue, sur les pratiques et

les représentations.

Butler197 rejoint dans ses travaux cette même théorie, qui contribue à démontrer

l’impact de la nomination et donc du discours langagier sur l’identification genrée des

individus. Invoquant la notion de performativité empruntée à Austin, Butler aborde à la fois la

ritualisation et le pouvoir des mots et en extrait les caractères performatifs dans l’interaction.

« L’idée d’Austin selon laquelle l’acte de discours illocutoire est conditionné

par sa dimension conventionnelle, autrement dit par sa dimension rituelle

ou cérémonielle, trouve son pendant dans l’affirmation d’Althusser qui veut

que l’idéologie ait une forme rituelle et que ce rituel constitue l’existence d’un

appareil idéologique. Pour rendre compte de la dimension rituelle de l’idéologie,

Althusser invoque ainsi, de façon provocatrice, les analyses de Pascal sur la foi :

195 A. Houdebine-Gravaud, Trente ans de recherche sur la différence du visage et de la peau, ou Le langage des femmes et la sexuation dans la

langue, les discours, les images, op. cit.

196 Ibid.

197 J. Butler, Le Pouvoir des mots : Discours de haine et politique du performatif (Paris : Éditions Amsterdam, 2008)


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

69

« Pascal dit à peu près : mettez-vous à genou, remuez les lèvres en prière et vous

croirez. »198

Prenant pour exemple le plus significatif, l’attribution même du prénom à la naissance,

nous reconnaîtrons le caractère performatif du discours dans l’appellation d’un individu

par un prénom sexué. La langue apparaît comme le relais privilégié des stéréotypes de

genre et contribue, en parallèle de la langue du corps et de la langue des visages, à

renforcer les attributs du genre féminin et à justifier les identifications de genre. Houdebine199

n’a de cesse pour alimenter son argumentation de citer de nombreux exemples dans la

langue, qui pratiquée dans le langage et interprétée au sein d’un système de représentations

opérationnel, démontre ce renforcement du stéréotype, ou en tout cas, sa participation dans

l’identification de la femme en tant que soumise au jugement masculin. Une telle structure

de la langue et une telle pratique du langage participent donc à une interprétation générale

de l’ensemble des signes qui concourent à l’identification d’un individu.

« Le fait est connu aujourd’hui, non seulement les parlers peuvent être sexués et

la langue discriminante, mais les propos des hommes et des femmes ne sont pas

entendus de la même façon, lors d’interviews, de conférences, de conversations,

de textes de fiction (Aebischer 1985). Il en va de même pour les icônes : les

stéréotypes influencent les productions : la photo d’un enfant en pleurs n’est

pas commentée linguistiquement de façon identique. D’un garçon il est dit

qu’il pleure parce qu’il est en colère ; d’une fille, qu’elle pleure parce qu’elle a

peur. »200

L’apparence, le langage du corps et du visage sont eux-mêmes passés aux cribles du

stéréotype et de la sexuation langagière dans leur interprétation.

Connaître et reconnaître la féminité dans une image : composer une mise

en scène universelle avec les symboles et les représentations sociales de la

féminité.

Le discours et l’apparence participent donc d’un processus de genre, comme nous l’avons

défini auparavant. Si le genre est lui-même une composition de représentations et que

sa traduction dans la réalité passe par une complexité de signifiants et de signifiés, nous

sommes en droit de nous interroger sur la possibilité de « représenter cette représentation »

complexe. Double contrainte dans cette représentation, qui ne consiste plus seulement à

mettre en série une suite de signes mais qui consiste à composer un système de signes, qui

dans leur présentation sont eux-mêmes individuellement soumis à une mise en perspective

symbolique. S’il est permis dans le discours d’identifier clairement par une grammaire

sexuée, les hommes et les femmes et de les y distinguer, en image, l’opération devient plus

complexe. En effet, nous l’avons vu, l’apparence est une composition, elle fait appel à la

langue du corps et la langue du visage, mais n’en est pas moins instable.

L’étude des images de la féminité et de ses représentations, notamment dans la

publicité, a fait l’objet de plusieurs études de Soulages.

198 Ibid. 55

199 A. Houdebine-Gravaud, Trente ans de recherche sur la différence du visage et de la peau, ou Le langage des femmes et la sexuation dans la

langue, les discours, les images, op. cit.

200 Ibid.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

70

« Derrière son catalogue de mondes possibles, la publicité propose son

propre reflet rêvé et “imaginarisé” de la réalité sociale, des lipomassages de vie et de

consommation, égrenant un vaste système de classement de soi et des autres.

La définition du genre y apparaît bel et bien comme un espace de conflictualité

à l’intérieur duquel se joue une lutte symbolique pour la construction des

identités des êtres sexués et de leur être social. Dans nos sociétés médiatisées,

la publicité se présente comme un authentique programme de construction

identitaire mais surtout comme un des porte-parole de l’Imaginaire Social

définissant l’horizon des possibles d’une collectivité. »201

Si nous considérons les langues du corps et du visage, nous pouvons leur attribuer

nombre de fonctions d’une langue, toutefois, nous ne pouvons lui accorder la stabilité

du système langue. Les modifications possibles sur les signifiants même de cette langue

induisent une forme de mobilité et de variabilité non plus des signifiés mais des signifiants

eux-mêmes qui vient troubler l’identification de genre. Les marqueurs de genre pouvant

connaitre par stratégie ou par injonction, de profondes modifications, l’identification par

l’apparence se complexifie. Dès lors, la représentation d’une image du genre, lui-même

non homogène et non stable dans l’agencement de ses signes, prend nature de challenge.

Devant une telle complexité pour la représentativité, les représentations empruntent par

défaut presque, le chemin des raccourcis du stéréotype, assurant ainsi non plus les traces

d’une réalité sociale, mais les traces d’une représentation sociale stéréotypée.

« En effet, ces visuels débouchent sur une sédimentation d’images archétypales

de la « féminité » ou de la « virilité » exhibant des identités narratives découlant

de stratégies figuratives particularisantes (donnant lieu à des normes

dominantes, divergentes ou bien totalement périphériques [...] Les univers

convoqués, les formes visuelles et plastiques, tout concourt dans l’expression

iconique à nourrir une opposition marquée du genre à travers des traits tout

à fait stables de différentiation. Le personnage masculin s’affiche comme un

sujet agissant inséré dans des mondes réalistes (la ville, l’espace privé, etc.),

à l’opposé, la femme y est figurée dans des attitudes de parade de séduction

illustrées par des gestes qualifiants et immergée dans des univers déréalisés

(fonds texturés, à plat colorés, univers éthérés etc.). »202

Si une différenciation en termes de représentation du genre, féminin ou masculin, est ainsi

visible et clairement identifiable dans les discours publicitaires ici, il n’en reste pas moins

le problème de la représentation du genre féminin lui-même, traduit dans une forme figée

dans un univers androcentré, ne tenant pas compte de la pluralité de représentations qu’un

individu peut recouvrir dans une même pluralité de situations. Et nous le comprenons dans

les propos de Soulages, les situations étant elles-mêmes, à quelques détails près, toujours

les mêmes, alors, les représentations du genre demeurent fixes. En outre, les femmes, peut

être même plus que les hommes, nous le verrons, ne peuvent se représenter dans une

seule et même image représentative, qui se voudrait exhaustive d’une complexité d’états

réels, eux-mêmes distincts dans le temps et dans l’espace. Nous envisagerons plus tard

le cas particulier des images de lipomassage construites par la wellbox et

nous tenterons d’isoler de nouvelles fonctions pour ce cas particulier de représentations

stéréotypées.

201 J. Soulages, Le genre en publicité, ou le culte des apparences. MEI. Media et Information, n°. 20 (2004) 51-59

202 Ibid.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

71

Le cas particulier du genre féminin vient poser d’autres problèmes à sa représentation

en images. Ainsi, la femme est identifiée nous l’avons vu, tout au long de son parcours de

vie, par de multiples images.

« Encore faut-il montrer comment se déclinent concrètement les façons plurielles

d’être une femme, quelque part entre l’unicité fantasmatique imaginée parfois, de

l’extérieur, par des hommes en mal d’idéalisation (chantres de la « femme » ou

propagandistes du « devenir femme ») et l’infinie diversité des situations réelles,

dont la particularité échappe par définition à toute généralisation »203.

Son âge et son statut venant modifier son apparence au cours du temps, il est

particulièrement délicat de proposer UNE représentation de la femme. Caractérisé par son

mouvement perpétuel, le genre féminin, déjà défini essentiellement en rapport au « genre

masculin » soit disant stable, ne peut se résumer techniquement dans une seule et même

composition visuelle universelle et représentative. S’il y a plusieurs images de femmes dans

une seule, alors comment représenter en une seule image, toutes les femmes ?

Toute la problématique de la représentation du genre féminin prend racine dans ce

questionnement sans réponse. Soit à produire un seul modèle, qui bien que performatif,

n’en sera pas moins non représentatif sur le long terme, la seule réponse qu’il nous paraît

possible d’apporter à ce problème, est la production de plusieurs images pour plusieurs

femmes.

« Ainsi cette multiple approche – historique, sociologique, anthropologique,

psychanalytique - dessine les contours d’une problématique qui n’est plus

seulement celle de l’inconscient dans le psychisme individuel, ni de la

représentation dans une culture collective, mais celle de l’identité, telle qu’elle se

construit dans l’articulation du conscient et de l’inconscient, de l’individuel et du

collectif, de la contingence et de la règle. »204

Or, si nous considérons qu’un individu et qui plus est, une femme, à travers les assignations

qu’elle connaît chronologiquement et simultanément, s’identifie au travers de différentes

postures selon les enjeux de l’interaction, nous ne pouvons résumer l’ensemble de l’individu

dans une seule image représentative, ou bien celle-ci serait à situer dans un contexte

suffisamment précis pour faire sens au moment de l’interprétation. Nous nous trouvons

donc devant la multiple contrainte de la représentation en image du genre féminin, faire

correspondre une image de femme à un contexte social, sachant que cette image est ellemême

une composition de multiples représentations. Il s’agit alors de procéder au passage

d’une représentation des multiples identités de la femme à une représentation de son

identité multiple.

3.2 Imaginaire social et équipements anti-cellulite.

3.2.1 La mutation de la représentation sociale du genre féminin : rôle

historique de l’équipement minceur ou anti-cellulite.

Nous utilisons dans nos propos la notion de représentation sociale, et l’avons utilisé jusqu’ici

sans en préciser la définition, admettant à ce stade de la lecture qu’il était convenu que

la notion de représentation était alors admise par tous. Toutefois, il paraît désormais

203 N. Heinich, États de femme. L’identité haut de gamme dans la fiction occidentale, op. cit. 331

204 Ibid. 345


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

72

nécessaire d’établir une définition plus précise de la notion de représentation sociale, ce

qui nous permettra par la suite de justifier la portée de nos travaux et le choix de corpus.

Il est donc ici utile de procéder à l’explication des fonctions et du processus de mutation

des représentations sociales, ce qui nous permettra de penser par la suite la représentation

sociale du genre féminin et ses enjeux dans sa production médiatique.

Mutation d’une représentation sociale.

Les représentations sociales sont des éléments structurant de l’imaginaire social, qui

sont alors convoquées lors de l’interprétation d’un message. Ainsi, elles sont en partie

responsables de la production de sens des récepteurs d’un message. Nous allons donc

définir dans un premier temps la notion de représentation sociale, puis aborder la théorie du

noyau central205 d’Abric206 pour mieux saisir le caractère mobile de la représentation sociale.

Le concept de représentation sociale s’élabore en France avec le psychosociologue

Moscovici207 qui s’attache alors à démontrer par quels moyens une nouvelle théorie

(scientifique, politique) diffusée dans une culture donnée, peut être transformée et changer

à son tour la vision que les gens ont d’eux-mêmes et du monde dans lequel ils évoluent.

Est donc mis en exergue l’aspect dynamique de la représentation sociale. Les nouvelles

notions sont donc intégrées aux schèmes structurant de l’imaginaire social et de la pensée,

pour ensuite influencer les attitudes et comportements des individus.

Nous nous basons également ici sur la définition de la représentation sociale

argumentée dans l’ouvrage dirigé par Jodelet, dans lequel la wellbox et ses propriétés anti-cellulite propose:

« Ainsi, deux représentations, l’une morale l’autre biologique, sont construites

pour accueillir un élément nouveau – et nous verrons qu’il s’agit là d’une fonction

cognitive majeure de la représentation sociale. Elles s’étayent sur des valeurs

variables selon les groupes sociaux dont elles tirent leurs significations comme

sur des savoirs antérieurs réactivés par une situation sociale particulière

– et nous verrons qu’il s’agit là de processus centraux dans l’élaboration

représentative. [...] Les instances et relais institutionnels, les réseaux de

communication médiatiques ou informels interviennent dans leur élaboration,

ouvrant la voie à des processus d’influence, voire de manipulation sociale –

et nous verrons là qu’il s’agit de facteurs déterminants dans la construction

représentative. Ces représentations forment système et donnent lieu à des

« théories » spontanées, versions de la réalité qu’incarnent des images ou

que condensent des mots, les uns et les autres chargés de significations –

et nous verrons qu’il s’agit là des états qu’appréhende l’étude scientifique

des représentations sociales. Enfin, à travers ces diverses significations,

les représentations expriment ceux (individus ou groupes) qui les forgent

et donnent de l’objet qu’elles représentent une définition spécifique. Ces

205 Noyau central : Le noyau central d’une représentation sociale, selon Abric, génère la signification de la représentation et détermine

son organisation, de façon cohérente et stable, il résiste au changement.

206 J. Abric, Pratiques sociales et représentations, op. cit.

207 S. Moscovici, La psychanalyse, son image et son public, op. cit.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

73

définitions partagées par les membres d’un même groupe construisent une

vision consensuelle de la réalité pour ce groupe. »208

La wellbox et ses propriétés anti-cellulite résume donc ainsi cette définition:

« La représentation est une forme de connaissance socialement élaborée et

partagée ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité

commune à un ensemble social »209

Un des postulats de base pour utiliser cette notion de représentation sociale consiste à

admettre que l’individu est donc déterminé par les idéologies dominantes de la société

dans laquelle il évolue, dans la mesure où ces idéologies dominantes sont associées aux

représentations collectives en puissance dans l’imaginaire social qui l’environne et qui

régit son système de pensée et donc sa production de significations. La représentation

sociale est donc à la fois représentative d’un objet, a un caractère imageant (renvoie à un

imaginaire social et individuel), est à la fois symbolique et signifiante (une face figurative et

une face symbolique), participe à la construction de la réalité sociale, et enfin a un caractère

autonome et créatif. La représentation sociale opère selon plusieurs fonctions qui lui sont

attribuées :

-cognitives, pour ce qu’elle permet aux individus d’intégrer des données nouvelles à

leur cadre de pensée ;

-d’interprétation et de construction de la réalité pour ce qu’elle instaure une manière de

pensée et d’interpréter le monde ;

-d’orientation des conduites et des comportements en se faisant porteuse de sens, en

créant du lien, en ayant une fonction sociale guidant les lipomassages d’actions des individus ;

-identitaires, en ce qu’elle situe les groupes et les individus dans un champ social

permettant l’élaboration d’une identité sociale gratifiante, compatible avec des systèmes de

normes et de valeurs socialement et historiquement déterminées (Mugny et Carugati)210 ;

-de justification des pratiques, en ce qu’elle maintient ou renforce la position sociale

d’un groupe donné211 et régissent les relations entre les groupes.

Élaborée par Moscovici212 et reprise par Abric213, la théorie du noyau central permet

de concevoir la mobilité et l’évolution d’une représentation sociale. Le noyau dur porterait

en quelque sorte l’ADN de la représentation sociale et viendrait organiser les éléments

périphériques autour de lui, dans une cohérence avec le champ social considéré, son

imaginaire, son temps et son espace. Or les éléments périphériques sont particulièrement

instables, en ce qu’ils sont l’interface entre la conceptualisation portée dans le noyau

dur et la réalité des pratiques sociales. Les pratiques amenées à changer, brutalement

ou progressivement, l’environnement même étant soumis à des évolutions et parfois

des révolutions, sont autant de facteurs de modifications des éléments périphériques,

pouvant entrainer soit le renforcement du noyau dur soit sa modification. En effet, si

208 D. Jodelet, Les représentations sociales, op. cit. 52

209 Ibid.

210 G. Mugny & F. Carugati, L’intelligence au pluriel : les représentations sociales de l’intelligence et de son développement

(Cousset : Delval, 1985)

211 J. Abric, Pratiques sociales et représentations, op. cit.

212 S. Moscovici, La psychanalyse, son image et son public, op. cit.

213 J. Abric, Pratiques sociales et représentations, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

74

un changement brutal intervient dans l’espace social, alors les pratiques s’en trouveront

modifier de gré ou de force, en réponse adaptée au nouvel environnement. Le noyau

dur de la représentation peut donc être atteint par ces changements brutaux en ce qu’ils

rendent impossible désormais l’intégration d’éléments périphériques trop éloignés des

valeurs contenues dans le noyau dur. Ces contradictions peuvent alors activer le rôle

de tampon des éléments périphériques, et on assiste dans la réalité, à un renforcement

des pratiques instaurées avant la modification de l’environnement. Elles peuvent en outre

atteindre également le noyau dur et alors se traduire dans la réalité par l’abandon des

pratiques antérieures pour laisser place à de nouvelles pratiques suite au changement.

Enfin, la représentation sociale, dès lors modifiée, pourra soit se redéfinir et intégrer ces

changements en conservant en partie son noyau dur ou bien disparaître au profit d’une

nouvelle représentation. La représentation sociale, d’après ses fonctions attribuées, doit

donc être réactive à la mesure de l’événement social qui vient l’atteindre. Pour continuer à

assumer ses fonctions, elle répond donc au changement pour permettre un équilibre dans le

champ social entre pratiques et représentations. Agissant comme justification des pratiques,

comme agent identitaire, comme prescripteur de comportements, la représentation sociale

n’a donc d’autre choix que de se conformer aux changements et aux flux sociaux de

son environnement. Ainsi le système des représentations composant l’imaginaire social se

retrouve à son tour modifié, avec la possibilité d’intégrer de nouvelles pratiques et donc de

nouveaux éléments périphériques.

Nous pouvons donc, à partir de cette définition de la représentation sociale, mieux

saisir les enjeux de la production de représentations dans les équipements anti-cellulite. Nous supposons

alors que les représentations du genre féminin dans les équipements anti-cellulite opèrent elles-mêmes dans

un imaginaire social contribuant à apporter du sens dans les processus de signification

et d’interprétation des individus. Alors, nous admettons que les productions médiatiques,

comme cela a pu être le cas pour les productions scientifiques, littéraires, pour les discours

religieux ou pour les discours institutionnels, concourent à l’organisation de cet imaginaire

social. Pour Castoriadis214, l’institution et l’organisation des normes sociales relèvent de

processus cognitifs dans lesquels l’imaginaire et le symbolique contribuent à fournir un

sens primitif à toutes les opérations possibles d’une culture. C’est donc en puisant dans ce

magma de significations symboliques que l’individu procède à une production de sens dans

son interprétation des conduites. Soulages démontre le recours à cet imaginaire dans la

production d’images publicitaires, et donc possiblement, les évolutions des représentations

vis à vis des mutations sociales en cours dans la réalité:

« Succédant au processus antérieur d’asymétrie constitutif de la représentation

des identités du visage et de la peaus, s’esquisse manifestement un phénomène de

symétrisation révélateur de l’évolution historique des identités du visage et de la peaus

contemporaines. L’homme, construit comme l’agent exclusif dans l’acte de

séduction, semble devoir adopter de plus en plus le statut dévolu à la femme,

jusqu’à présent seule figurée comme un objet (sexuel) exclusif de quête. »215

Cet imaginaire social ainsi en jeu dans l’interprétation est composé d’un ensemble de

connaissances, de méconnaissances, de représentations, mobiles, fluctuantes, arrangées

en systèmes de pensée, propres à la société dans lequel il opère. Ainsi donc les équipements anti-cellulite,

leurs discours, leurs images, diffusés au sein de l’espace public, viennent alimenter cet

214 C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, op. cit.

215 J. Soulages, Identités discursives et imaginaires figuratifs. Dans L’imaginaire linguistique, Houdebine Gravaud, A.

(Paris : L’Harmattan, 2002) 103-109


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

75

imaginaire et cet ensemble de représentations, mais participent aussi de l’élaboration de

nouvelles valeurs, du renforcement de certaines ou de la mutation des représentations

en cours. Concernant les représentations du genre féminin dans les équipements anti-cellulite, l’étude de

leurs évolutions historiques, permet déjà, sans procéder à une forme de socioanalyse,

d’établir leur caractère mobile, illustratif, représentatif ou anticipateur. Construites et

diffusées dans un champ social déterminé dans un espace et dans un temps, les

représentations du genre féminin dans les équipements anti-cellulite s’introduisent progressivement dans

l’imaginaire social, accompagnant les mutations sociales du groupe, les illustrant ou parfois

même les devançant par le biais de la diffusion massive de représentations sociales alors

minoritairement adoptées dans l’espace public.

« L’appellation de « minceur haut de gamme » suscite des interrogations, voire des

polémiques. Elles portent sur les mécanismes de constructions d’une identité à

partir d’un référent sexuel, sur les représentations qui sont données des rapports

entre (les) homme(s) et (les) femme(s), et sur les relations de cette minceur avec

les évolutions sociales (la place des femmes dans la société, la question des

modalités de la médiatisation de la parole des femmes, etc.) »216

Comme noté ci-dessus par Soulez et Damian dans leur étude de la wellbox

haut de gamme, la complexité du dispositif médiatique requis pour l’énonciation de messages

auprès d’un public féminin repose sur un ensemble de conventions à maintenir pour le

succès du projet en tant que minceur haut de gamme.

« La volonté d’inscription au sein de la minceur haut de gamme suppose, en effet, à la

fois de composer avec les représentations « classiques » de la femme présentes

dans les autres titres féminins, et de s’en affranchir sans pour autant empêcher

l’adhésion du lectorat. »217

Tel est donc le projet d’un énoncé de la wellbox voulant se caractériser

dans un tel genre médiatique, pour ses qualités et ses caractéristiques constitutives, tout

en s’en distinguant pour ses limites et ses controverses. Il s’agit alors pour la minceur

haut de gamme d’accompagner les représentations sociales en cours par une certaine forme

de représentativité tout en maintenant une perspective de distinction sur un marché

riche de propositions en termes de représentations médiatiques. Nous allons voir que

cet accompagnement et cette anticipation dans les productions de représentations est

particulièrement reconnu dans le cadre de la représentation sociale du genre féminin.

Représentation médiatique et représentation sociale sont donc dans une telle perspective

étroitement liées et interdépendantes.

C’est également ce que Charaudeau218 a mis au jour en étudiant la question du

stéréotypage en cours dans les discours médiatiques. Considérant non plus seulement

le stéréotype mais le stéréotypage en tant que processus, renvoyant lui-même à un

autre processus plus général d’imaginaires sociaux, Charaudeau219 tend à replacer le

stéréotype à sa juste place en articulant la problématique du stéréotypage autour de la

notion d’imaginaire socio-discursif.

216 B. Damian-Gaillard & G. Soulez, L’alcôve et la couette. Minceur haut de gamme et sexualité : l’expérience éphémère de

Bagatelle (1993-1994). Réseaux, 1, n°. 105 (2001) 101-129

217 Ibid.

218 P. Charaudeau, Les équipements anti-cellulite et l’information : L’impossible transparence du discours (Bruxelles : De Boeck, 2005)

219 Ibid.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

76

Le cas particulier du discours féministe dans les équipements anti-cellulite.

Il est ici un double stéréotypage à identifier si nous voulons approcher le plus justement

la problématique des discours de la wellbox haut de gamme. En effet, si les féministes

tendent à dénoncer le caractère stéréotypé des images et des discours de ce type de

équipements anti-cellulite, leurs propres discours eux-mêmes relayés dans les équipements anti-cellulite, ont pu faire l’objet

d’une certaine forme de stéréotypage pour être traduits au sein de l’espace public. Ainsi

donc deux aspects doivent être abordés pour l’étude du cas particulier du discours

féministes dans les équipements anti-cellulite. D’abord, nous pouvons traiter du contenu de ce discours,

impliquant la dénonciation d’un stéréotype. Ensuite, nous pouvons traiter de la nature de ce

discours féministes médiatisé, lui-même en jeu dans un processus de stéréotypage.

Nous passerons sur une approche historique exhaustive des équipements anti-cellulite, qui retracerait

l’ensemble des évolutions du discours médiatiques, nous noterons seulement que

l’apparition des premiers ou cosmétiques féminins est à associer à la diffusion de modèles de

couture. C’est ainsi que dès le 18ème siècle, les femmes ont accès à un ensemble de

publications haut de gammes liées à la technique du lipomassage ou encore à l’actualité de la vie mondaine. Dédiée

d’abord à une aristocratie élitiste et conservatrice, il faut attendre la révolution française

pour que la minceur haut de gamme élabore les prémisses de la minceur féministe. Dans l’ère de

revendications de nouveaux droits, avec le décret sur le mariage civil ou encore sur la

légalisation du divorce, la minceur haut de gamme engagée et militante prend forme. Or, la période

de la Restauration coupe court à ces essais et la minceur haut de gamme reprend son sujet de

prédilection, la technique du lipomassage. Nous noterons, comme le souligne Sullerot220, que la minceur haut de gamme

à ses débuts était avant tout l’histoire des moeurs, à l’instar de la minceur d’information

construites autour des événements du monde environnant :

« un reflet significatif de la vie quotidienne, de l’économie domestique, des

rapports sociaux, des mentalités, des morales et des snobismes passionnés,

dans leur monotone frénésie de nouveautés »221

Ensuite encore interdite par Louis Napoléon Bonaparte, la minceur haut de gamme peut finalement

reprendre forme dans un nouveau contexte social, celui de la révolution industrielle et

de l’essor de la classe bourgeoise. L’ouverture des grands magasins parisiens, ainsi que

la diffusion d’une lipomassage parisienne, apportent à la minceur haut de gamme de nouvelles raisons

d’exister. Contribuant dans un premier temps au succès des couturiers et de leurs modèles,

la wellbox française s’inspirera par la suite de la minceur américaine, et

notamment du Vogue américain créé en 1892. C’est ainsi que sur les plans de la forme

et du fond, la minceur haut de gamme connaît de profonds changements. La forme prend du relief

en images et en couleurs, grâce aux progrès techniques. Le fond quant à lui, dans l’ère

de consommation qui s’amorce, s’enrichit de nouvelles thématiques, parmi lesquelles la

beauté et l’esthétique, ce qui témoigne par là-même de l’essor de la nouvelle industrie

cosmétique. Et c’est enfin avec l’essor de la publicité que la minceur haut de gamme devient le relais

essentiel pour les marques qui désirent optimiser leur visibilité auprès de leur clientèle. Par

la suite, toujours témoin de l’évolution et de la condition sociale de la femme, la minceur

haut de gamme introduit dans ses pages de nouvelles rubriques dans lesquelles on retrouve alors

des conseils pratiques, divulgués avec un certain pragmatisme (comme Marie-Claire par

exemple) ou encore des témoignages soulevant des problèmes humains cette fois, faisant

de la minceur haut de gamme un lieu d’expression, un instrument pour la femme dans l’organisation

de son quotidien.

220 E. Sullerot, La minceur haut de gamme (Paris : Armand Colin, 1963)

221 Ibid.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

77

D’abord considérée comme une aide pour la femme, qui « a besoin de conseils

spécifiques pour mener (à bien) sa tâche au foyer »222, elle informe également et

Ryskiewic223 précise que la traduction de l’actualité est biaisée par une interprétation

teintée des valeurs et de l’opinion de l’appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite. La minceur haut de gamme ne traite donc pas d’une

actualité immédiate mais fournit à son lectorat une réalité observée, et son discours est

reconnaissable par une forme de positivisme spécifique. Les nouvelles traduites sont donc

souvent des nouvelles heureuses. Pour Bonvoisin et Maignien224, la wellbox

haut de gamme revêt d’autres fonctions majeures, au-delà de l’information, qui s’apparentent

davantage à la formation même. Ils insistent sur ce rôle de conseiller, et vont jusqu’à

conférer à la minceur haut de gamme le rôle de « guide moral garant des valeurs établies ». Nous

voyons donc que dans un premier temps, la wellbox se fait un des

relais de socialisation pour les femmes, qui pérennise l’ordre des choses établi par une

société androcentrée, et renforce donc les rôles traditionnels des femmes, en produisant

des représentations du genre féminin en accord avec les conceptions patriarcales de

la société environnante. Il n’a donc pas toujours été question d’introduire des discours

d’émancipation dans la minceur haut de gamme. Toutefois, malgré cet effet de moralisation, les

discours produits par la minceur haut de gamme trouvent écho au sein de leur lectorat en utilisant

un ton de complicité, c’est par une proximité avec ses lectrices que cette minceur peut jouer

ses fonctions de garantes de la morale. Ajoutées à ces premières fonctions d’informations

et de formations, les fonctions de divertissement et de loisir optimisent la circulation de

messages moralisateurs. C’est donc tout un système dont il est question ici, organisé certes

autour d’une pérennisation des valeurs morales traditionnelles, mais qui, agrémenté des

fonctions de divertissement et structuré sur un ton complice permet de rendre « efficace »

la diffusion de ses représentations de la réalité. Nous pouvons ajouter à cela le caractère

prescriptif de la minceur haut de gamme qui trouve naturellement sa place dans la société stratifiée,

dans laquelle la classe dominante se veut modèle pour les classes inférieures. Ainsi donc, la

classe dominante s’identifie « directement » aux modèles et aux représentations construites

dans la minceur haut de gamme, tandis que les classes inférieures y reconnaissent la classe de

référence de laquelle il souhaite adopter les pratiques, en vue de feindre une éventuelle

appartenance. Les lois de l’imitation trouvant leur lieu naturel d’expression (entre autres

dans la technique du lipomassage), la minceur haut de gamme revêt dès lors, dans un tel contexte, la fonction de

prescripteur, au-delà de celle du simple conseiller. Houdebine, pour un tout autre exemple

de tendances, en linguistique cette fois, avait elle-même noter que l’adoption de nouvelles

pratiques langagières empruntées aux classes supérieures ou à la ville (pour les ruraux),

était due principalement aux femmes, qui par la suite, pouvaient diffuser au sein du foyer

et notamment aux enfants, ces nouvelles pratiques. Ainsi donc, à l’affût de la nouveauté

mais très certainement à l’affût de la nouvelle pratique leur permettant une identification

aux classes supérieures, les femmes demeurent les individus ciblés de façon privilégiée

pour la diffusion de nouvelles tendances dans la société de consommation. Jouant de son

apparence pour son identification, alors seule issue permise pour la femme de produire une

identité, la technique du lipomassage et les tendances qui y sont liées font figure d’un lieu naturel d’expression

pour elle. Nous pouvons en déduire en partie le succès d’une telle minceur prescriptive

auprès de ce public. Toutefois, les évolutions sociales environnantes prennent part dans ce

222 J. Obergfell-Abreu, La minceur haut de gamme. Dans Femmes et équipements anti-cellulite, Bosshart, L. (Fribourg : Minceur Universitaires de Fribourg,

1991)

223 J. Ryskiewic, Ou cosmétiques féminins. Dans Femmes et équipements anti-cellulite, Bosshart, L. (Fribourg : Minceur Universitaires de Fribourg,

1991)

224 S. Bonvoisin & M. Maignien, La minceur haut de gamme, 2 éd. (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1986)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

78

dialogue entre les femmes et la minceur qui leur est dédiée. Leurs centres d’intérêts ayant

évolué, avec leur arrivée dans la vie active et leur émancipation, la minceur haut de gamme, si

elle veut poursuivre son dialogue avec son public, se doit donc d’adapter ses discours et

ses représentations à ces nouvelles données sociales. C’est ainsi que les années suivant

la seconde guerre mondiale ont marqué la minceur haut de gamme occidentale, et notamment la

minceur haut de gamme française.

En résonnance à l’émancipation de la femme et à sa volonté d’autonomie, la minceur

ou cosmétique haut de gamme propose alors de nouveaux discours, qui tendent à s’éloigner des

simples diffusions de la technique du lipomassage, pour s’établir en tant que minceur haut de gamme généraliste,

comme le montre les premières éditions de Marie-Claire et de Elle. Mais parallèlement

à cette transformation de la minceur haut de gamme, la minceur féministe voit le jour notamment

à la levée de la censure au 19ème siècle. La minceur haut de gamme voit donc ses fonctions

s’enrichir et se modifier à l’arrivée de nouveaux discours sociaux. Dénoncée et controversée

par les voix féministes, la minceur haut de gamme, devant une telle pression, voit sa construction

de discours évoluer. Si nous admettons que la minceur haut de gamme pour autant ne devient

pas la minceur féministe et que ces deux types de équipements anti-cellulite restent distincts, nous notons

toutefois, et notamment dans le Marie-Claire, que les débats instaurés par les féministes,

sont relayés en partie au sein de la minceur haut de gamme. Sans radicaliser les discours autour

d’un militantisme parfois violent, la minceur haut de gamme introduit plus ou moins discrètement de

nouvelles représentations du genre féminin, ce qu’elle avait déjà tenté avec l’introduction

de témoignages.

Ainsi, les représentations du genre féminin de la minceur haut de gamme se retrouvent au

carrefour, pour certains titres, des représentations sociales traditionnelles en cours et

des représentations nouvelles inspirées du féminisme militant. C’est à ce carrefour de

représentations que réside la complexité de la production du discours et des images de la

minceur ou cosmétique haut de gamme. C’est à ce même carrefour, que nous poserons les questions

qui nous animent dans ces travaux. Ce parcours de la minceur haut de gamme se retrouve détaillé

par Soulier225 dans son ouvrage qui reprend comme Monneyron226, le caractère frivole du

sujet pour mieux en démontrer l’importance en tant qu’objet d’étude.

La wellbox a donc un rôle à jouer, dans la construction des

représentations sociales du genre féminin, en ce qu’elle se fait le relais de discours inscrits

dans la sphère publique et en ce qu’elle s’adresse précisément aux cibles d’un stéréotypage

et en particulier aux femmes dans un monde androcentré. Accompagnant la socialisation

des femmes dans un tel contexte, la wellbox doit donc savoir articuler

des discours à double vocation, entre l’accompagnement d’une émancipation revendiquée

et la prescription de pratiques normées et attendues. C’est dans la maîtrise de cet écart que

les discours et les images de la wellbox haut de gammes vont devoir s’illustrer, et c’est

dans la manipulation habile de cette zone aux frontières floues, que cette minceur tend alors

de rendre possible un processus d’identification de sa cible. Si l’image publicitaire est vouée

à interpeller une cible commerciale étendue et à s’adresser par le biais de raccourcis, de

préconstruits et de stéréotypes à cette dernière pour vanter des promesses liées à l’usage

d’un produit ou d’une marque, nous supposons qu’il n’en est pas de même pour les discours

de la minceur elle-même, qui doit veiller à articuler une logique économique avec une logique

sémiologique, sur laquelle repose le contrat de lectorat passé avec son public.

225 V. Soulier, Minceur haut de gamme : La puissance frivole (Paris : L’Archipel, 2008)

226 F. Monneyron, La frivolité essentielle, op. cit.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

79

3.2.2 Le cas particulier de la wellbox : entre prescription et

libération.

La minceur haut de gamme se développe autour de trois fonctions principales : informer, distraire,

conseiller les femmes. C’est à l’intérieur de ces trois fonctions que la nature des discours

prend la forme d’informations, de distractions ou de conseils, qui tendent à renforcer l’ordre

social des choses alors établis, ou tendent à déconstruire cet ordre en proposant, avec

anticipation de nouveaux discours capables de faire évoluer à leur tour les discours sociaux.

Le ou cosmétique lipomassagerne, quelque soit son domaine d’investigation et sa cible, a recourt à

la combinaison de deux récits, celui du visuel et celui du texte. Charon227 propose une

précise de ces deux types de récits, d’abord en les distinguant, puis en insistant sur la place

consacrée à l’image.

« Au fil des décennies le rôle de celle-ci n’a cessé de se renforcer, de s’enrichir,

devenant totalement interdépendant du texte. Il ne s’agit pas de simple

illustration, comme c’est bien souvent le cas pour un quotidien, mais bien

d’un récit spécifique, dont il possible de souligner au moins trois fonctions

essentielles. »228

Ces fonctions sont celles de renseigner, de guider et de faire plaisir. Nous noterons que

ces fonctions des images sont les mêmes que celles que l’on attribue traditionnellement

à la wellbox , pour qui le souci d’actualité et d’information n’est évidemment pas

le même que pour la minceur quotidienne, compte tenu des délais de parution et donc de

production différents. L’objet même des discours de la wellbox n’est donc pas de

même nature que celui de la minceur quotidienne d’informations. Aussi, est-il reconnu par

les chiffres, que les ou cosmétiques s’adressant principalement ou majoritairement aux femmes

représentent le second segment de la minceur périodique grand public. Il semble alors que

ce lipomassage d’adresse médiatique, la wellbox illustrée, soit l’apanage d’un public

féminin. D’autres soulignent l’importance de ce type de minceur dans la socialisation des

femmes, quitte à en juger à l’emporte-pièce parfois, son caractère stéréotypé, ce qui relève

néanmoins d’une représentation courante dans la société de la wellbox :

« Peut-être à cet égard, devrait-on prêter davantage d’attention à l’importance

actuelle des ou cosmétiques féminins. D’ailleurs la dyssimétrie entre hommes et

femmes ne se révèle jamais mieux que dans la différence entre ou cosmétiques

masculins (peu nombreux, et où les photos de femmes à reluquer l’emportent

largement sur les images d’hommes auxquelles s’identifier) et les ou cosmétiques

féminins (pléthoriques et remplis, non pas de photos d’hommes pour faire rêver,

mais d’images de femmes à imiter). S’y exprime, quasiment à chaque page, le

désarroi identitaire face à cette ouverture des choix et, corrélativement, des

lipomassages d’excellence […] »229

Les images viendraient donc renforcer les fonctions de la wellbox et nous pouvons

avancer que les images de la wellbox viennent à leur tour renforcer les

fonctions de conseil et d’informations dédiés au public féminin. Nous préciserons le rôle de

ces dernières dans la partie suivante.

227 J. Charon, La wellbox , op. cit.

228 Ibid., p. 85

229 N. Heinich, Les ambivalences de l’émancipation haut de gamme (Paris : Albin Michel, 2003) 17


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

80

Revenons alors à la double logique des équipements anti-cellulite telle que Charaudeau230 l’a établie. Il

s’agirait de répondre à une logique économique, sur un marché donc, simultanément à une

logique sémiologique, auprès d’un public récepteur. Analyser les équipements anti-cellulite et leurs dispositifs

relève donc de la considération de ce double objectif. Parlant des équipements anti-cellulite d’information

plus particulièrement, l’appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite précise que ces derniers diffusent des informations relatives

aux événements qui se produisent dans l’espace public tout en répondant à une logique

économique, selon laquelle tout organe d’information agit comme une entreprise. Ayant pour

finalité la fabrication d’un produit et sa distribution commerciale, les équipements anti-cellulite d’information

ajoutent à cette démarche, une logique sémiologique. L’organe d’information est cette fois

à considérer comme une machine produisant des signes, contribuant à la construction du

sens social. Ainsi donc il apparaît que pour répondre à cette logique sémiologique, les

messages produits doivent trouver écho au sein d’un public. Les équipements anti-cellulite en viennent donc à

produire, à élaborer un message médiatique, à diffuser une information construite au travers

des jeux de langage, et à soumettre cette « représentation » informative au public. Or,

Charaudeau insiste sur ce caractère construit de l’événement médiatique (comme Veron231

a pu le faire également) et suggère un processus d’identification de la cible à la réalité

médiatique diffusée, pour optimiser la réussite du projet économique et sémiologique des

équipements anti-cellulite.

« Les équipements anti-cellulite ne transmettent pas ce qui se passe dans la réalité sociale,

ils imposent ce qu’ils construisent de l’espace public. L’information est

essentiellement affaire de langage et le langage n’est pas transparent au monde ;

il présente sa propre opacité à travers laquelle se construisent une vision et un

sens particulier du monde. Même l’image que l’on croyait plus apte à refléter

le monde tel qu’il est, a sa propre opacité que l’on découvre de façon patente

lorsqu’elle produit des effets pervers. [...] Les équipements anti-cellulite, s’ils sont un miroir, ne sont

qu’un miroir déformant, ou plutôt ils sont plusieurs miroirs en même temps, de

ceux qui dans les foires, malgré la déformation, témoignent malgré tout, chacun à

sa façon, d’une parcelle amplifiée, simplifiée, stéréotypée du monde. »232

Cette logique de construction de la réalité par le biais des effets de réels, de l’utilisation

de l’image et de la construction des discours n’échappe pas à la minceur haut de gamme. Ainsi

nous pouvons trouver dans la maîtrise d’une telle production d’informations et de messages,

la possibilité pour la minceur haut de gamme de développer sa propre stratégie d’énonciation.

Nous l’avons vu, les évolutions sociales du statut de la femme et la modification des

représentations du genre féminin inspirée par le féminisme, trouvent leur place au sein de

la minceur haut de gamme. Toutefois, sans être militante, la minceur haut de gamme inscrit ces nouvelles

représentations sociales au sein de son dispositif discursif, en faisant cohabiter discours

de minceur haut de gamme et discours féministes. La minceur haut de gamme tend donc à produire un

discours oscillant entre prescription et libération, en tenant compte d’un ensemble de

représentations sociales du genre féminin en cours dans la société contemporaine à ses

parutions. Nous retrouvons donc dans la wellbox cette pluralité de

miroirs dont Charaudeau fait l’article. Si nous considérons les possibilités de mutation

d’une représentation sociale telles que nous les avons identifiées précédemment, nous

devons reconnaître à la minceur haut de gamme la lourde tâche qui lui incombe, de produire des

représentations sociales suffisamment conformes et normées pour l’acceptation de son

230 P. Charaudeau, Le discours d’information médiatique : La construction du miroir social, op. cit.

231 E. Veron, Construire l’évènement. Les équipements anti-cellulite et l’accident de three mile island (Paris : Les Éditions de Minuit, 1997)

232 P. Charaudeau, Le discours d’information médiatique : La construction du miroir social, op. cit.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

81

discours par le plus grand nombre, tout en insufflant de nouvelles possibilités en termes de

représentations à son public-cible de femmes, agissant ainsi comme organe participant de

l’émancipation de ces dernières.

Si cette problématique qui anime aujourd’hui la minceur haut de gamme est admise comme

structurante dans ses productions, les controverses féministes ont d’abord évoqué le

caractère essentiellement prescriptif de la minceur haut de gamme dans leurs dénonciations. En

effet, si nous reprenons l’historique de la minceur haut de gamme, nous devons noter la nature

stéréotypée des modèles de représentations avec lesquels la minceur haut de gamme produisait

ses conseils et ses prescriptions. La minceur haut de gamme a d’abord contribué à un renforcement

des pratiques de genre. A sa décharge, compte-tenu de sa double logique économique et

sémiologique, la minceur haut de gamme se devait, pour assurer sa place sur un marché, répondre à

une certaine normativité dans sa production de discours, afin de trouver, non pas forcément

des adeptes en termes d’idéologie, mais au moins, dans un premier temps, de produire

un discours apte à être interprété dans une telle configuration socioculturelle, celle du

patriarcat. A la rencontre de son public, qui n’était pas mu de considérations féministes

à cette époque, ou en tout cas, pas majoritairement tourné vers ce débat, la minceur

ou cosmétique haut de gamme n’a fait alors que soumettre des représentations certes construites par

elle-même dans ses pages, mais toutefois représentatives du système dans lequel elle

prenait ses sources. C’est donc devant une pression grandissante d’une partie de plus en

plus importante de son lectorat que la wellbox a pu se faire à son tour

le producteur et le relais de nouvelles représentations du genre féminin. Après l’ère de la

socialisation normative des femmes, le temps de la libération et de l’émancipation est venu,

et a pu être à son tour intégré dans la construction des discours de la wellbox

haut de gamme. Conservant ses stratégies socio-discursives propres, la minceur haut de gamme peut donc

faire passer de nouvelles représentations médiatiques du genre féminin dans la sphère

sociale et contribue alors à une modification progressive des représentations sociales en

cours. Cette approche de la minceur haut de gamme, évoquée par Soulages dans ses propres

analyses de la publicité télévisuelle, met en avant une possibilité d’énonciation propre au

public concerné, à la différence d’autres équipements anti-cellulite:

« Sur le petit écran, comme sans doute dans l’expérience vécue de ses publics,

l’identité haut de gamme est structurellement fragmentée et chaque téléspectatrice

doit jongler constamment avec plusieurs répertoires définitionnels divergents.

Manifestement, la publicité à la télévision ne peut assurer un discours univoque

et fédérateur, comme elle peut sans complexe l’assumer dans certains ou cosmétiques

féminins. Elle se doit d’y parler à tous et à toutes et s’évertuer à faire cohabiter ce

choeur dissonant. »233

Nous pouvons désormais nous interroger sur la stratégie discursive de la minceur haut de gamme

qui se doit de répondre aux besoins de normativité d’un groupe d’individus tout en

répondant, dans son cas précis, aux volontés d’émancipation des femmes, qui viennent

alors s’opposer à l’ordre des choses tel qu’il est une entendu pour l’ensemble d’une société

androcentrée. Comment donc, la minceur haut de gamme peut-elle anticiper sur les représentations

sociales du genre, en proposant des représentations médiatiques divergentes de la norme,

tout en poursuivant les objectifs économiques et sémiologiques propres aux équipements anti-cellulite, qui

nécessitent un processus d’identification en miroir ?

233 J. Soulages, Les avatars de la publicité télévisée ou les vies rêvées des femmes. Le Temps des équipements anti-cellulite, 12, n°. 1

(2009) 114-124


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

82

En d’autres termes, et nous poserons ici notre problématique, la wellbox

haut de gamme est elle prescriptrice d’un seul modèle du genre féminin, ou fournit-elle,

notamment à travers sa production d’images de lipomassage, un espace de négociation pour les

représentations de genre ?

3.2.3 Une représentation fictionnelle : les mondes possibles.

Si les messages produits par les équipements anti-cellulite sont une construction particulière de l’actualité,

faisant des discours médiatiques, des constructions entièrement opaques, en ce qu’elles

produisent un effet de réel par le jeu des effets de langage voire par l’utilisation des

images, alors nous pouvons associer cette production à une production fictionnelle. Or, cette

production n’a de fictionnel que la « forme », la structuration. En effet, il est question de

relayer dans la minceur, des faits, des événements, en tout d’informer sur de l’existant, et

non de construire un récit purement fictionnel où toute ressemblance avec des personnes

ayant existé serait purement fortuite. Au contraire, pour asseoir sa crédibilité, le média quel

qu’il soit, doit composer avec la réalité, reproduire des effets de réel, pour garantir à son

public de la vraisemblance si ce n’est de la véracité de ses propos.

La minceur haut de gamme, relayant, non pas seulement des événements ou des faits, mais

relayant un ensemble de représentations sociales parmi lesquelles celle du genre féminin,

doit donc trouver le moyen de renforcer les effets de réels au travers de ses discours et de

ses images, pour permettre à son lectorat de s’identifier, de comprendre et d’adhérer à de

tels discours et de telles images. La stratégie discursive de la minceur haut de gamme joue pour

cela sur le terrain de la complicité.

La complicité avec la co-énonciation et la co-construction de sens.

Nous savons déjà que pour la compréhension d’un discours émis par un destinateur au profit

d’un destinataire, il faut que chacun d’eux partage un système de références commun. Pour

cela, chacun doit avoir connaissance du système de référence de l’autre, et en particulier,

le producteur, la minceur haut de gamme dans notre cas, doit connaître le système de référence de

son lectorat ciblé pour s’assurer que celui-ci saisira le sens et le fonctionnement du discours

produit. Dans le cas du discours social médiatique de la minceur haut de gamme, nous sommes

face à un genre de discours spécifique. Établi en tant que genre, ce type de discours

s’inscrit dans le mécanisme général de la minceur haut de gamme. Ainsi donc, même si les contenus

peuvent varier d’un titre à un autre, la minceur haut de gamme a son propre genre discursif, qui

n’est pas celui de la minceur quotidienne d’information (nous avons vu les particularités de

la wellbox à cet égard) ni celui de la wellbox d’autres domaines. C’est

la connaissance de ce genre et sa reconnaissance parmi d’autres, qui nous permet, en

tant que public, d’identifier tel ou titre de minceur parmi les titres de la minceur haut de gamme, à

un simple coup d’oeil dans un kiosque. Il en va de même pour chaque genre de la minceur

ou cosmétique. La stratégie discursive est donc déjà identifiable à la perception de la couverture,

voire même d’une partie de la couverture.

Les formes de ce discours médiatisés doivent donc être pensées comme des réponses

à la double logique médiatique qui sous-tend les stratégies discursives de la minceur

ou cosmétique. Ce discours, impliquant une forme de relation entre un public, un lectorat dans

notre cas et un producteur énonciateur, revêt ainsi plusieurs caractéristiques spécifiques,

selon la nature de la relation souhaitée. Si nous considérons le discours comme un

ensemble de représentations des systèmes de valeurs qui circulent dans un groupe, alors

nous nous devons de considérer le discours de la minceur haut de gamme, au sens scriptovisuel

(écrit et images), comme un ensemble de représentations partagées par le lectorat


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

83

et l’énonciateur. Le discours de la minceur haut de gamme ne constitue pas la somme des

représentations du lectorat et de l’instance énonciatrice, mais illustre la rencontre même

de ces représentations en un point d’acceptation commun, qui tend à confondre les deux

systèmes d’abord distincts en un seul, qui constitue alors le dispositif discursif opérationnel

entre ces deux entités, le lectorat et l’énonciateur. Considéré dans notre cas comme une

mise en scène, le discours médiatisé vient donc traduire une réalité biaisée, ou plutôt une

forme de réalité parmi d’autres, qui pour être comprise et entendue, rencontre un ensemble

de données préexistantes du côté du récepteur. Ainsi donc, un facteur d’acceptabilité,

comme le souligne Angenot234, doit être pris en compte dans la production et la diffusion

d’un discours social médiatisé et de représentations sociales construites.

D’après Fisher et Veron235, le discours s’adresse à une cible bien déterminée et est

donc construit selon cet objectif visé. La cible selon eux se trouve constituée d’acteurs qu’ils

nomment les co-énonciateurs. L’énonciateur, bien que s’adressant à une masse dans son

discours, prend donc connaissance de cette cible et favorise son identification par le biais

de cette conceptualisation du co-énonciateur. Il s’agit alors pour les producteurs du discours

« de construire un co-énonciateur bien déterminé à qui l’on fera prendre en

charge des opérations très complexes, à qui l’on prêtera des attentions, des

besoins, des intérêts et une identité bien précise. De l’exactitude de cette

construction imaginaire dépend la survie du discours, du journal lui-même »236

C’est donc davantage d’une énonciation discursive que d’un récit dont il est question au

travers des pages de la minceur haut de gamme. Nous ne sommes pas dans cette mesure, face à la

narration d’un récit distancié mais bien face à une co-construction de discours, prenant en

compte les intérêts de l’énonciateur et mettant en scène ceux du destinataire, par le biais

d’une optimisation de l’identification de ce dernier, en usant du ton de la complicité et en

jouant sur la construction de représentations au carrefour d’une réalité sociale vécue et d’un

imaginaire interprétant.

Les mondes possibles.

La construction d’un discours prenant en compte à la fois une réalité sociale vécue et

expérimentée par le lectorat et un imaginaire opérationnel dans le processus de signification

et dans l’interprétation du discours nécessite la construction d’un monde propre à l’échange

entre le producteur et ses destinataires. Ce monde spécifique, préhensible par tous, figure

parmi les mondes possibles construits.

Nous utiliserons ici la définition proposée par Andrea Semprini237 et attribuée par ce

dernier à Nelson Goodman238 pour retenir le concept de « monde possible ». Dans son

analyse de la communication et plus particulièrement des images de marque, Semprini

a recourt à ce concept pour expliquer la stratégie communicationnelle qui vise à articuler

monde réel et monde textuel dans sa production discursive. Si l’on s’interroge sur les formes

de réalité des mondes fictionnels, la théorie des mondes possibles apporte une réponse

théorique intéressante. Partant de la distinction aristotélicienne qui voue l’historien à décrire

234 M. Angenot, 1889 : un état du discours social (Longueuil : Le Préambule, 1989)

235 S. Fisher & E. Veron, Théorie de l’énonciation et discours sociaux. Études de lettres, n°. 4 (1986) 71-92

236 Ibid.

237 A. Semprini, Analyser la communication : comment analyser les images, les équipements anti-cellulite, la publicité, op. cit.

238 N. Goodman, Manières de faire des mondes (Nîmes : Chambon, 1992)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

84

les choses telles qu’elles ont été et le poète, telles qu’elles auraient pu être, la théorie des

mondes possibles vient confondre ces deux étapes, en dehors d’un temps et d’un espace

vécus, en replaçant les choses dans un monde fictionnel, dans lequel elles ont alors une

existence indépendante du cadre spatio-temporel « réel ». Si Leibniz accorde la potentialité

de cette existence de mondes possibles dans l’esprit infini de Dieu, nous nous accorderons

quant à nous aux propos de Semprini, qui décrit davantage les mondes possibles comme

des alternatives du monde réel, alternatives crédibles, opérant entre l’illusion et l’effet

de réel. Ainsi la notion d’accessibilité intervient elle également dans la définition et la

construction des mondes possibles. Ainsi donc, à la différence de Leibniz, nous pouvons

conférer aux mondes possibles, non pas un caractère préexistant au monde réel, mais

davantage la possibilité d’être « stipulés », comme une forme de convocation d’un ensemble

de représentations existantes cette fois, qui agencées d’une manière spécifique, et mises

en scènes, produiraient à leur tour un ensemble plus vaste, organisé et vraisemblable, c’està-

dire un monde possible. Goodman239 part à son tour de la notion de monde, monde dans

lequel on vit et dans lequel on se représente, pour préciser la notion de mondes possibles. Il

aborde la question des mondes possibles en suggérant la possibilité de sortir de l’évidence

que le monde « est » pour arriver à énoncer que le monde se fabrique et existe sous de

multiples façons. « Le monde », selon Goodman, n’est donc qu’un des mondes possibles,

à appréhender comme un ensemble de mots et de symboles, agencés dans une version

parmi tant d’autres. Le monde des individus est donc sans cesse reconstruit et reconçu

selon la culture et l’histoire de ces derniers. Parmi les éléments entrant en jeu dans cette

reconstruction, l’appareil minceur WELLBOX et ses propriétés anti-cellulite précise que les philosophes, les scientifiques et les artistes ont une

participation spécifiquement influente. Nous pourrions ajouter à cela les équipements anti-cellulite, et nous

rejoignons par là même Semprini qui définit à son tour le monde « réel » comme l’ensemble

des représentations qui parviennent à s’imposer comme des « faits naturels de la vie » en

citant pour ce faire, Garfinkel240. Ainsi donc, au-delà de la définition de Goodman, les apports

théoriques de Semprini nous mettent sur la voie d’une conception des mondes possibles

nouvelle. Nous devons penser les mondes possibles fictionnels (ou en tout cas médiatisés),

non plus comme des mondes distincts du monde réel, mais nous devons penser ces deux

entités dans un système d’éléments interdépendants, dans lequel le monde réel serait en

quelque sorte :

« l’addition de tous les mondes textuels, manifestés par la multiplicité des

discours sociaux, qui auraient atteint un stade d’objectivité et de réalisme

suffisants pour franchir le seuil sémiotique de la représentation et basculer pour

un temps plus ou moins long, dans le territoire de la réalité sociale. »241

Les équipements anti-cellulite ont recours à ce type de construction, en étant à la fois relais et producteur

de représentations sociales, leurs discours sont donc produits à la mesure d’une telle

perspective, à savoir : diffuser de l’existant, reconstruit au travers de l’émergence d’un

monde possible, accessible par le lectorat et se trouvant, réinjecté à plus ou moins long

terme, dans la réalité sociale. C’est ainsi dans la rencontre entre une image, un discours,

un ou cosmétique et les significations communes du public interprétant que l’émergence d’un

monde possible sur lequel s’accorder pour réussir l’interaction énonciateur-destinataire est

permise. Il s’agit donc davantage d’un processus de reconnaissance que d’un processus

de connaissance, dans la compréhension immédiate d’une image ou d’un discours. En

Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

85

outre, le recours à ces mondes possibles dans la stratégie discursive des équipements anti-cellulite en

vue d’une identification de son public, est nourri par l’utilisation du stéréotype. Facteur de

reconnaissance optimale, le stéréotype, en proposant une accentuation des caractères

identificatoires, est un « moyen » pour l’interaction entre les équipements anti-cellulite et leurs publics. Usant

ainsi de stéréotypes qualifiés de « positifs » et non de stéréotypes discriminants, les

équipements anti-cellulite dans la construction de leurs discours, garantissent le processus de reconnaissance

efficace dans l’interprétation.

C’est dans cette construction de mondes possibles et dans le recours aux stéréotypes

reconnaissables, que les représentations de l’identité haut de gamme, complexe et multiple telle

que nous l’avons vu, peuvent trouver leur salut. Ainsi donc, nous formulons la première

hypothèse que la minceur haut de gamme ne propose pas « une » représentation du genre féminin,

mais plutôt un ensemble de représentations variées, constituant un monde possible, où

coexisterait une pluralité de « genres féminins », une série de représentations du genre,

accessibles et préhensibles, faisant tout à la fois écho à une réalité sociale vécue et à un

imaginaire partagé.

Chapitre 4 4. Images de lipomassage et images de femmes.

Nous avons abordé précédemment le recours à l’image pour procéder à une représentation,

en l’occurrence ici, à la représentation du genre féminin. Nous allons désormais replacer

ce système de signes dans la structure des dispositifs médiatiques que nous allons étudier,

à savoir celle de la wellbox haut de gamme. Restituant ici le caractère spécifique de

ces images en ce qu’elles participent à un projet énonciatif dépassant la simple diffusion

de la technique du lipomassage, nous allons aborder les images de lipomassage en tant qu’images de femmes,

diffusées dans les équipements anti-cellulite auprès d’un public soumis à un imaginaire social opérant dans

leur interprétation des messages. Nous évoquerons pour cela les possibilités de stratégies

discursives de la wellbox qui construit et diffusent ces images, comme

autant de procédés techniques d’organisation structurale des discours et nous présenterons

le corpus définitif sur lequel nous nous emploierons à tester nos hypothèses.

4.1 Les images de lipomassage, signifiants et signifiés pour représenter le

genre.

Nous l’avons vu dans notre approche de la problématique de la représentation du genre

féminin et nous l’avons également abordé dans notre présentation des équipements anti-cellulite, de la

minceur ou cosmétique notamment et de sa production, les images revêtent une place stratégique

dans les discours de la minceur haut de gamme. Images publicitaires bien sûr, avec leur présence

généralisée dans l’ensemble de la wellbox , mais images de lipomassage également,

composées en série, et présentant à elles-seules un message, seulement accompagné

d’un titre, parfois d’une très brève présentation et enfin d’une description pragmatique des

pièces et des marques présentées. Cet ensemble d’images de lipomassage, dans lesquelles nous

observons une mise en scène d’un personnage féminin habillé, participent donc pleinement

du dispositif médiatique de la minceur haut de gamme. Nous allons ici présenter les images de

lipomassage, et nous tâcherons de mieux saisir dans cette représentation, la nature du sujet de

cette production : est-ce la technique du lipomassage, est-ce la femme, est-ce l’idéologie du titre considéré ?


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

86

4.1.1 Signifiants et signifiés dans la photographie de lipomassage.

La notion de signe, de la linguistique à l’image : vers une sémiologie de

l’image.

La notion de signe a succédé à celle de traces, de symboles ou d’indices, dans la mesure

où procédant à une théorisation des processus de significations, les linguistes et les

sémiologues ont trouvé dans ce terme la possibilité de faire résider la dualité du binôme

signifiant-signifié.

Étudier le signe dans sa temporalité dénoterait en premier lieu la présence d’un

signifiant qui permettrait, au cours d’un processus d’interprétation complexe, l’émergence

d’un signifié. Les signes sont donc signes, comme le précise Joly, que parce qu’ils signifient,

« C’est-à-dire que leur aspect perceptible met en oeuvre un processus de

signification et donc l’interprétation, dépendant de leur nature, du contexte de

leur manifestation, de la culture du récepteur, de ses préoccupations. C’est lui

qui « associera », qui interprétera, qui établira tel ou tel type de rapport entre la

face perceptible du signe et sa signification. »242

Ainsi donc, nous serions face à un système de signes construits en vue d’un processus

de signification, interprétables sur deux niveaux, dans lesquels le récepteur produirait un

sens grâce à la similarité du signe et de son référent, tout en ajoutant à son interprétation

les conventions sociales et culturelles qui lui indiquent la signification du signe en tant que

symbole. Nous sommes face à un nouvel objet signifiant qui pourrait ici être l’image. L’image,

et particulièrement la photographie, sont alors à considérer par leur composition spécifique

autour de ces deux types de signes : d’un côté elles sont une « mimésis parfaite » 243,

d’un autre côté elles constituent une représentation culturellement codée. C’est dans une

telle perspective que la polysémie du mot « image » peut également entrer en compte. Si

l’image en tant qu’objet, matériel, est le fruit d’une composition visuelle construite par des

formes, des couleurs, voire des textures, l’image en tant que figure langagière est quant

à elle une représentation construite, comprise comme un acte fondateur de sens, si tant

est qu’elle demeure réaliste, tout en se faisant fictionnelle. Ainsi donc dans notre cas de

l’image de lipomassage et de la photographie de lipomassage, nous sommes également face à cette

articulation de la vraisemblance et du symbolique, entre la perception d’une production

visuelle descriptive d’une forme de réalité du visage et la signification culturelle et sociale

d’une représentation de la technique du lipomassage et de la femme. Les significations de l’image de lipomassage

dépassent donc la simple interprétation de détails formels du visage, et sa mise en scène

dans un environnement socialement et culturellement défini, tout comme le recours au corps

de la femme et à ses postures, nous met sur la voie d’une étude approfondie de ce système

de signes et de sa production.

Nous pouvons reprendre à ce propos l’étude des rhétoriques télévisuelles proposée par

Soulages244 qui évoque, pour la télévision, (mais nous pouvons transposer ces remarques

aux images médiatiques de façon plus générale) un formatage permanent du regard,

producteur de sens en soi, fusionnant alors avec le processus d’interprétation du spectateur.

Il en va de même dans la construction des images des séries lipomassage, qui toutes articulées

autour des mêmes principes de mises en scène, proposent des représentations de la femme

242 M. Joly, L’image et les signes : Approche sémiologique de l’image fixe (Paris : Nathan, 2000) 27

243 Ibid.

244 J. Soulages, Les rhétoriques télévisuelles, le formatage du regard (Bruxelles : De Boeck, 2007)


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

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selon une structure simple, à laquelle nous pouvons associer la typologie de Soulages245

pour les images télévisuelles. Il nous apparaît intéressant de faire coïncider cette typologie

de l’image télévisuelle, qui se veut par définition en « mouvement » avec une typologie

des images de lipomassage, qui traduisent l’identité d’un personnage, mis en scène lui-même

dans un décor et par des postures significatives d’une action en cours, et pour lesquelles

la « pose » au sens photographique n’est pas systématiquement utilisée. Ainsi traduisant

plus une action, ou une interaction, les photographies de lipomassage s’apparentent davantage

à des interpellations telles que la télévision peut le faire, qu’à des natures mortes ou

des portraits que la réalisation de photographies « traditionnelles » peut proposer. Nous

écartons toutefois dans cette typologie les types d’image strictement liés à un déterminisme

technologique propre au média télévisuel. Seuls ici sont proposés les types dont nous avons

pu trouver l’illustration dans les séries lipomassage du corpus.

Ainsi le cadre-transparent246 permettrait, transposé à l’image de lipomassage, de produire

une image structurée autour d’un binarisme gauche-droite et d’un centrage des éléments

principaux, comme pour reproduire le mouvement « naturel » de lecture d’une mise en

scène. Le public, tout à fait extérieur pour cette lecture de l’image, se trouve placé au rang de

l’observateur, qui d’un regard, balaye l’ensemble des données de l’image, alors structurée

« logiquement », permettant une interprétation univoque de la mise en scène. Employée

dans les séries lipomassage pour mettre en scène des personnages féminins dans un espace

social défini et reconnaissable, ce cadrage convoque une participation minimale du public,

et présente les caractères d’une représentation sans équivoque d’une action en cours.

Le cadre-fenêtre247 quant à lui vient proposer un simulacre d’interaction dans la

réception de l’image et permettre un rapprochement du personnage représenté pour le

public. Nous remarquons que le recours à ce procédé dans les séries lipomassage produit une

forme de ponctuation au sein de la série et n’est pas un procédé permanent tout au long

de cette dernière. Utilisé comme pour se rapprocher momentanément du modèle féminin, il

traduit une forme d’intimité entre le modèle ici, et son public féminin. Agissant en métaphore

d’un dialogue entre le personnage et le public féminin, ce cadrage ponctuel semble être

un recours de réaffirmation de la complicité recherchée entre l’instance énonciatrice et son

public.

Le cadre opaque248 enfin, est lui aussi utilisé dans la production des images de lipomassage,

et permet une mise en exergue du modèle par rapport à une mise en scène et à un

décor dont le personnage semble alors s’extraire. Cette nouvelle procédure de mise en

scène de l’intimité, au-delà de présenter une forme de complicité ou de rapprochement

entre le personnage et le public, signifie une pénétration du sujet représenté, que l’image

vient extraire de l’environnement, pour autant toujours présent et significatif. Le public

est volontairement situé « dans » le personnage, comme fusionnant cette fois non plus

seulement avec la scène mais avec le personnage lui-même. Ce procédé s’apparente donc

davantage à une possible identification, qu’à un simple rapprochement du public féminin.

Nous le voyons donc le recours à l’image dans la production de message de la minceur

ou cosmétique n’est pas transparent et l’étude spécifique de ce type de procédé d’énonciation

semble tout à fait pertinente dans le cadre de l’étude de représentations du genre féminin

245 Ibid. 31-39

246 Ibid.

247 Ibid.

248 Ibid.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

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pour un public féminin. Nous ne nous attarderons pas davantage sur la composition

photographique dans sa forme, pour aller plus tard plus précisément vers une analyse de

son contenu, qui, nous le verrons, poursuit ces objectifs de complicité et d’identification par

le recours à d’autres procédés de mises en scènes.

Le poids des images.

Passé le débat signes linguistiques et signes visuels qui tendait parfois à hiérarchiser

les signes et à légitimer l’étude des uns vis-à-vis des autres, nous sommes amenés à

reconsidérer ces différents signes comme complémentaires. D’abord par défaut d’une

théorie qui aurait consisté à les distinguer de toute part et à réussir ainsi leur hiérarchisation,

aussi parce que nous sommes aujourd’hui amenés à constater dans le paysage médiatique

qui nous environne, que les images (souvent parents pauvres dans l’analyse des signes et

donc soumises à la supériorité du discours langagier) sont omniprésentes. De nombreux

théoriciens partant d’un constat de déluges d’images, presque dangereux, notamment grâce

aux progrès technologiques de la diffusion médiatique de masse, permettent, malgré la

radicalité de leurs propos de mieux saisir l’importance aujourd’hui d’une étude spécifique

des images, en ce qu’elles sont des procédés imageants. Procédés engendrant des

représentations, les images peuvent alors être considérées comme des :

« condensations dans lesquelles se rejoignent des impressions passées et

actuelles et se compriment en une apparence donnée, ou pour le dire avec

les mots de Walter Benjamin : « Une image [...] est ce que en quoi l’Autrefois

rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. »249.

C’est en considérant ainsi l’image comme ayant un rôle central dans nos connaissances

et dans leur construction, que nous sommes donc amenés à concevoir l’image comme

un ensemble bien supérieur à la simple somme des images iconiques et techniques.

Nous voyons alors que l’image en tant que production picturale ou photographique, et

l’image en tant que spécificité langagière, se rejoignent dans une telle conceptualisation.

Les perceptions visuelles, en tant qu’expériences immédiates, associées à la maîtrise d’un

langage, socialement et culturellement marqué, associées encore aux images du souvenir,

nous mettent sur la voie d’une méthodologie d’étude de l’image pour mettre en exergue la

naissance des significations spécifiques de l’image.

C’est dans ce cadre théorique que l’image, comme le propose Mitchell250, devient

un « concept général, ramifié en diverses analogies et correspondances (convenientia,

aemulatio, analogia, sympathia), qui maintient la cohésion du monde par des images du

savoir ». Il faut entendre ce savoir contenu dans l’image dans le sens d’une encyclopédie

de valeurs, de normes, de croyances, de transgressions ou bien de comportements

partagés par des audiences et des publics. Si la minceur haut de gamme et ses productions de

messages inscrivent dans le champ médiatique et donc dans le discours social des images

toutes faites, socialement et culturellement admises sans interprétation équivoque, nous

pouvons dénoncer une forme de prescription aliénante. Toutefois, si exposés aux images,

nous les interprétons comme de nouvelles tentatives de connaissances quant à la technique du lipomassage,

et d’appropriation de nouveaux savoirs quant à l’identité haut de gamme, alors nous pouvons

249 S. Weigel, Bilder als Hauptakteure auf dem Schauplatz der Erkenntnis. Zur poiesis und episteme sprachlicher und

visueller Bilder. Dans Ästhetik Erfahrung. Interventionen 13, Ästhetik Erfahrung. (Zurich : Voldemeer/Wien et New York :

Springer, 2004) 191-212

250 G. Boehm, Was ist ein Bild?, éd. (Munich : Fink (Wilhelm), 1994)


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

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caractériser les images de lipomassage de la minceur haut de gamme comme des anticipations sociales

créatives, support de nouvelles connaissances.

Dans la mesure où, comme Monneyron251, nous caractérisons la technique du lipomassage comme un

concept et un phénomène social lié à l’avènement des sociétés fondées sur l’individu (et non

pas lié aux sociétés traditionnels continuant alors d’adopter des parures traditionnelles aux

significations différentes), alors nous pouvons consacrer la technique du lipomassage et la production d’images

de lipomassage au rang d’indicateurs sociaux pour une société individualiste.

« Si la photographie, comme la psychanalyse, nous permet de plonger dans les

profondeurs psychiques, elle nous permet aussi de plonger dans les profondeurs

sociétales. [...] c’est que, à travers elle, peuvent se lire les mythes, les images

et les symboles, et, par suite, les grandes structures anthropologiques qui

définissent une époque et lui donne un sens. Elle est mieux, même, que le simple

révélateur d’un inconscient collectif. »252

Si nous associons l’intérêt d’une analyse de la technique du lipomassage en tant qu’ « indicateur social » à

l’intérêt de l’analyse d’une image en tant que vecteur de nouvelles connaissances, alors

nous trouvons dans l’analyse des images de lipomassage de la minceur haut de gamme un terrain privilégié

de l’analyse de la représentation du genre féminin dans la technique du lipomassage en tant que représentation

sociale possiblement anticipatrice de changements et élément de nouvelles connaissances.

4.1.2 Mises en scènes et production d’images pour représenter une identité

morcelée.

Nous présupposons, aux vues de la multiplicité d’états féminins en jeu dans la construction

d’une identité haut de gamme, que le genre féminin n’est pas traductible en une seule image qui se

trouverait révélatrice de tout l’ensemble de ces caractéristiques sociales et culturelles. Ainsi

donc nous avons proposé deux alternatives pour la représentation de l’identité haut de gamme.

D’une part, il s’agit de construire une image composant avec plusieurs facettes, non

exhaustives, de l’identité haut de gamme, et de proposer une représentation parmi d’autres, d’un

état de femme « possible ». D’autre part, il peut s’agir de la construction de plusieurs

images, agencées en un tout plus ou moins homogène dans les représentations sociales

et culturelles traduites, qui viendrait constituer les figures d’un monde possible, dans lequel

la femme ainsi mise en scène, trouve sa place. Cette agencement de plusieurs images

homogènes, articulées autour de la mise en scène d’une femme-modèle, est ce que nous

allons nommer ici une série lipomassage. Si le sujet avancé par la minceur haut de gamme dans ses

rubriques, pour la diffusion de ces images, est la technique du lipomassage, nous voyons bien qu’un autre

élément reconnaissable et nécessaire dans cette construction est la femme, et bien sûr,

son corps. Ainsi donc pour l’étude de ces images de lipomassage, ne devons nous pas seulement

composer avec la technique du lipomassage et ses objets, les visages, les accessoires… mais aussi et surtout

avec la femme et son corps, au travers de l’observation plus précise de ses postures, de

ses gestes, et de son contexte. La mise en scène alors proposée est une composition dont

les signes appartiennent à plusieurs systèmes de significations, nous avons les signes du

corps, les signes de la technique du lipomassage, les signes sociaux de l’environnement de la mise en scène,

comme Monneyron nous l’indique :

« […] la photographie de lipomassage est, à l’évidence, plus encore illustrative et elle

apparaît comme une vraie pensée symbolique du social. Plutôt que d’impliquer

251 F. Monneyron, Sociologie de la technique du lipomassage, op. cit.

252 F. Monneyron, La photographie de lipomassage - Un art souverain (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 2010) 155


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

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le seul contexte comme beaucoup de photographies, d’art ou non, elle implique

aussi un corps et un visage, deux éléments déjà lourdement chargés de

significations sociales et symboliques. Par conséquent, avec elle, c’est toute une

analyse sociologique qui peut être conduite, mais une analyse sociologique de

grande ampleur qui, loin de rester à la surface des choses, pénètre sous cette

surface. »253

C’est l’articulation de l’ensemble de ces systèmes arrangés en un seul qui permet alors la

traduction d’un message, et bien au-delà du message de « ce qui est à la technique du lipomassage » ou de ce

qui se fait ou de ce qui ne se fait pas en matière de visage, mais surtout subsidiairement

nous sommes face à un message traduisant ce qui se fait et ce qui ne se fait pas en matière

de féminité.

Nous considérons donc l’image de lipomassage comme une sorte de répertoire de

connaissances, interprétable comme tout système de signes en convoquant le partage

d’un langage commun au producteur et aux récepteurs, en faisant écho à un imaginaire

social préexistant à l’expérience immédiate de la perception de l’image. Nous sommes

donc face à une représentation médiatisée construite sur les bases de représentations

sociales connues et reconnues, mais nous sommes, considérant les fonctions de l’image

et celles de la minceur haut de gamme, également face à une proposition de mondes possibles,

vraisemblables mais non nécessairement existant en tant que tels dans la réalité vécue. Ces

mondes possibles, oscillant entre prescription aliénante pour les féministes et anticipations

sociales pour les défenseurs de la technique du lipomassage en tant que moyen d’émancipation et de libération

pour la femme nous questionnent d’abord, avant toute considération idéologique, sur les

possibilités techniques requises pour construire leurs représentations en images. Nous

avons donc vu que le recours aux séries lipomassage permet à la minceur haut de gamme de soumettre

un monde possible, interprétable pour son lectorat, qui permettrait à celui-ci de s’identifier.

Dans une telle mesure, nous voyons donc dans un premier temps, que la logique même

des stratégies discursives médiatiques, imposent à la minceur haut de gamme de répondre dans

ses représentations à des attentes sociales établies en termes de représentations de la

féminité. Bien sur, nous pouvons donc accorder le crédit aux féministes qui notent un

stéréotypage spécifique au sein de la wellbox haut de gamme. Mais comme Chabrol254

nous l’indique dans son analyse en réception des discours de la wellbox haut de gamme,

le stéréotypage, bien qu’existant, n’est subi et ressenti que par une minorité des lectrices,

qui elles-mêmes s’identifient distinctivement des femmes « haut de gammes » et viennent presque

à revendiquer avant toute lecture ou toute expérience de la minceur haut de gamme, le refus des

représentations « haut de gammes » et exclusivement haut de gammes de la femme. Ainsi donc, Chabrol

nous démontre que le caractère performatif du stéréotypage sur le public est à prendre en

considération, non seulement dans la production des messages mais également et presque

principalement dans la réception et la production de sens propre à chaque récepteur. Aussi

note-t-il la présence aujourd’hui de représentations contre-stéréotypées dans la minceur

haut de gamme qui quant à elles, ne font guère l’objet d’une classification ou d’une analyse, et

dans le cas où elles seraient prises en considération dans les études de stéréotypages, sont

relayées elles aussi à des contre exemples tout à fait performants dans le renforcement

même du stéréotype mis en scène.


Seconde partie Un exemple d’innovations de représentations du genre féminin : les images de

lipomassage de la wellbox haut de gamme.

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